La commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) vous propose, en cette période de rentrée littéraire, un entretien avec Fanny Valembois, autrice de Ceci n’est pas un livre vert paru aux éditions de l’Echiquier cette année 2026.

En 2021, Fanny Valembois signait pour le Shift Project un rapport très remarqué sur l’empreinte environnementale du livre, à dominante technique. Quatre ans et plusieurs projets de recherche plus tard, elle publie Ceci n’est pas un livre vert aux éditions Rue de l’échiquier, un ouvrage qui prend le contre-pied d’une approche uniquement technique pour interroger, de façon systémique, les enjeux sociaux, économiques et symboliques de l’écologie du livre. Nourri par une centaine d’entretiens et de consultations menées auprès de professionnels du secteur, le livre assume aussi d’être lui-même une expérimentation : tirage limité par contrat, consigne mise en place avec Recyclivre, cartographie des exemplaires disponibles au prêt sur Gogocarto… Autant de choix qui interrogent frontalement la place de la propriété, du prix et de la circulation dans la chaîne du livre.
Pour le blog des Bibliothèques vertes de l’ABF, Florence Rodriguez et Maryon Le Nagard ont rencontré Fanny Valembois et se sont entretenues avec elle au sujet de ce livre. Lors de la restitution d’entretien que nous vous présentons ci-après, Fanny Valembois éclaire la genèse de l’ouvrage, les tensions révélées par ses consultations, les fausses bonnes idées de l’écoconception éditoriale, et la place — actuelle et rêvée — des bibliothèques dans cette réflexion.
Imaginer un concept inédit : la génèse du projet
Le livre propose de tutoyer les lecteurs pour que ce soit moins intimidant, pouvons-nous aussi utiliser au tutoiement au cours de cet entretien ?
Oui, avec plaisir. J’ai eu un retour d’une lectrice qui m’a expliqué qu’au début de sa lecture, le tutoiement l’avait intimidée, mais que finalement, à la fin, ça lui avait donné l’impression d’avoir eu une longue conversation avec une collègue, et ça, c’est chouette ! Mais en fait, le tutoiement dans le livre, c’était surtout pour ne pas m’intimider moi !
Peux-tu nous dire comment est né cet ouvrage ? D’où l’idée est-elle venue ?
J’avais écrit en 2021 le rapport pour le Shift Project. Entre ce rapport et aujourd’hui j’ai mené des projets de recherches, de transformation… et mon approche sur le sujet a évolué. Avec le Shift c’était une approche très technique. J’avais besoin de faire une pause pour aller vers une vision beaucoup plus systémique et articulée autour des enjeux sociaux et économiques. Je voulais aussi travailler le sujet sur un temps long, creuser plus profondément certains thèmes.
Il y avait assez peu d’ouvrages sur ce sujet : il y avait, bien sûr, Le livre est-il écologique, éditions Wildproject, 2020 par l’association pour l’écologie du livre, mais qui date un peu et qui n’a pas du tout la même approche, qui est plutôt une approche par les éco-fictions. Donc c’était aussi l’envie de contribuer à une bibliographie qui était quand même un peu pauvre et d’avoir un outil qui puisse servir aux profs, aux étudiants, aux gens qui travaillent sur le sujet, etc.
Pourquoi ce titre ?
Le titre cherchait plusieurs choses : avant tout, c’est un trait d’humour, un clin d’œil, une manière de dire que je vais faire mon possible pour que le livre ne soit pas trop rébarbatif, pour qu’il soit agréable à lire et un peu léger. Et après c’est vrai qu’il y a aussi l’envie d’annoncer tout de suite que les choses ne sont pas binaires et qu’un livre écologique en fait, ça n’existe pas : dire que quelque chose est vert ou quelque chose est écologique c’est aller beaucoup trop vite. On a besoin de rentrer dans la complexité, de mettre beaucoup de nuances, de qualifier ce dont on parle : est-ce que c’est écologique d’un point de vue matériel, social, symbolique, d’un point de vue CO2, extraction des ressources… ? Ça n’est pas manichéen, il n’y a pas d’un côté les bons, les écolos et de l’autre les méchants capitalistes, la réalité est beaucoup plus intéressante que ça ! Produire un livre, ça a toujours un impact environnemental et écologique. Donc c’est aussi refuser de dire que si tu choisis le bon papier, c’est écolo. Je suis en accord avec le choix assumé d’avoir un impact sur l’environnement parce qu’on publie un livre, mais il ne faut pas se donner bonne conscience : la neutralité carbone ça n’existe pas, le zéro impact ça n’existe pas. Voilà, ce sont ces deux intentions : de la légèreté et de l’humour et en même temps, un peu de complexité.
A qui s’adresse ce livre ?
Au départ, le livre s’adresse en priorité aux professionnels de l’écosystème du livre. Mais, et je suis un peu navrée de le dire aux bibliothécaires, je crois quand même que j’ai pensé en priorité, quand j’ai écrit, à la chaîne marchande du livre. Parce qu’à mon avis, c’est là qu’il y a de gros leviers de transformation ou de gros besoins de transformation. Cependant, je crois, et j’espère ! que ça peut être lu par toutes les personnes qui travaillent dans la filière du livre, voire plus largement : j’ai aussi des retours de lecteurs, lectrices qui sont pas des professionnel·le·s du livre et qui s’y retrouvent quand même. Mais il est plutôt pensé pour des gens qui ont un lien assez direct, qu’ils soient professionnels, étudiants, passionnés, profs, etc., avec la filière du livre et avec l’industrie du livre parce que, encore une fois, c’est là que je pense qu’il y a le plus grand pouvoir d’agir : si les industriels du livre bougent, il y aura un vrai impact.
Sortir des fausses évidences : repenser la fabrication et la circulation du livre
Tu as consulté une centaine de professionnels du livre pendant la conception de l’ouvrage : quels ont été les points de désaccord ou les tensions les plus révélateurs ?
Je ne suis pas sûre qu’on avait vraiment des points de désaccord. On a eu deux manières de consulter : on a fait un sondage en ligne, c’est là qu’on a eu la plus grande masse, autour de 70 réponses, et ensuite on a fait plutôt des ateliers et des panels, donc avec des personnes qu’on a réunies physiquement ou en visio pendant au moins 2 heures pour leur poser des questions un peu précises pour nous aider à penser à la fois le contenu du livre et ensuite sa diffusion. Donc il y a des choses qui n’ont pas forcément été des points de désaccord mais des surprises, notamment au tout démarrage du projet.
Par exemple, beaucoup de gens nous ont dit : « Moi je pense me servir de ce livre pour faire bouger autour de moi mon entourage professionnel. Je pense qu’il faut changer, mais je n’arrive pas à convaincre autour de moi, je n’arrive pas à embarquer mes équipes, mes collègues, mes fournisseurs, mes prestataires et donc j’ai besoin d’un outil », ce que je ne l’avais pas tellement anticipé. Je pensais plutôt que les gens allaient chercher le livre pour se convaincre eux-mêmes et pour se mettre au travail eux-mêmes. Du coup, ça a fait bouger l’écriture : le premier chapitre qui est autour de « pourquoi est-ce qu’il faut changer ? » a été écrit en pensant à ça. Et c’est aussi pour cette raison que le livre est régulièrement écrit sous forme de questions et d’oppositions. Quand on propose un changement, y a tout de suite les « oui mais » qui arrivent. Et donc si Roger de la compta te dit : « Oui, mais si on fait plus de nouveautés, on va mourir », voilà des arguments que tu peux lui proposer, un peu sourcés, un peu solides, avec des chiffres, etc. Donc ça a été une première surprise, le fait que les personnes finalement se mettaient en position, un peu malgré elles, d’animatrices de petites communautés autour d’elles. Et c’était intéressant de penser le livre en se demandant comment on peut les soutenir là-dedans.
Ensuite, d’un point de vue très matériel, j’avais très envie de tester des choses autour des circuits d’occasion, de la mutualisation, de la circulation. Mon envie initiale que l’on n’a pas mené à bout, c’était d’empêcher la propriété privée du livre. Si on veut déconstruire un peu radicalement le capitalisme du livre, autant attaquer par la propriété privée. Et donc mon projet, c’était de dire que l’éditeur resterait toujours propriétaire des livres et qu’on pouvait seulement les emprunter, les louer, les prêter mais pas les posséder, ou alors mettre un vrai coût de la propriété en disant « C’est 200€ ». Là, toutes les personnes nous ont dit « Je veux posséder le livre parce que je veux le faire tourner autour de moi ». De même, dans les questionnaires en ligne, on a beaucoup posé la question sur le circuit de l’occasion : « Est-ce que vous seriez prêt à plutôt vous le procurer sur le circuit de l’occasion, est-ce que vous seriez prêt à le revendre ? » Et on a constaté qu’il y avait une envie assez forte de posséder le livre. Donc on a renoncé à cette idée d’empêcher la propriété. Et on a plutôt travaillé à se demander comment les propriétaires du livre pouvaient le faire circuler autour d’eux et comment nous, maison d’édition et autrice, on pouvait essayer d’encourager à prêter le livre plutôt qu’à ce que tout le monde achète le livre neuf.
Et enfin, le point de controverse le plus vif, qui n’a pas été partagé avec énormément de monde, mais qui a vraiment généré des débats très vifs, c’était la question du prix du livre puisque c’est un livre qui est très cher, qui coûte 35€. Ça a été un choix compliqué à faire, pour lequel on n’a pas été d’accord parfois avec nous-mêmes, mais c’est quand même ce que j’ai défendu et ce que j’ai proposé d’expérimenter. Ce n’est pas une manière de dire qu’il faut mettre tous les livres à 35€. Je défends beaucoup le fait que ce soit une expérimentation qui ne se pose pas comme un modèle mais qui est plutôt une recherche. On a beaucoup tâtonné, on a changé d’avis, beaucoup ! Le diffuseur distributeur Harmonia Mundi nous a vivement déconseillé de fixer un prix aussi haut. On n’a pas été très bons parce qu’on a changé le prix en cours de campagne de prospection des librairies, et ce n’est pas une bonne pratique. Il y a des libraires qui ont pré-acheté le livre sans savoir qu’ils allaient le payer ce prix-là. Donc on a aussi eu des ratés du fait du manque de temps. J’ai appelé plein de libraires pour avoir leur avis. On a quand même fait comme on avait envie, les libraires nous ont globalement dit : « C’est trop cher » et on a répondu : « C’est vrai, vous avez raison, c’est trop cher. Mais si on veut tenir la ligne qui est la nôtre, qui est de dire que tout travail mérite salaire et qu’on veut rémunérer les acteurs qui travaillent sur ce livre, alors il faut faire autrement. » Et faire autrement, ça passe par le prix, et par le fait de mettre en place des canaux d’accès aux livres autres que l’achat du livre neuf, pour qu’il soit accessible à tous et à toutes.
Et cette consigne, mise en place avec Recyclivre, ça fonctionne ?

Pas pour le moment, mais ça n’est pas une surprise. Les gens pour l’instant ne revendent pas leurs livres : il y en a eu 4 depuis sa sortie. Par contre quand un livre est disponible sur Recyclivre, il est revendu dans les 24 heures. Donc en fait, le problème, c’est qu’il n’y a pas d’exemplaires disponibles. On le savait, mais notre objectif était de prouver que c’est possible : trouver un circuit, rédiger un contrat, montrer que ça existe pour donner envie, etc. Ceci dit, la consignation est valable jusqu’à la fin de l’année prochaine donc on va voir aussi un peu dans le temps long.
Ton travail aborde plusieurs idées préconçues sur l’écologie du livre. Quelle est la fausse bonne idée en écoconception éditoriale que tu entends le plus souvent, y compris de la part des bibliothèques ?
J’ai l’impression que l’idée contre laquelle j’essaye de lutter le plus, c’est qu’il y aurait une définition simple de ce que c’est qu’un livre écolo ou un livre vert et que donc un label sur la couverture, un logo permettrait de faire la différence entre un livre éco-conçu et un livre pas éco-conçu. Du côté des éditeurs, je trouve que la confusion principale est dans le fait de croire que éco-fabriquer et éco-concevoir c’est la même chose. Éco-concevoir, c’est vraiment réfléchir à l’ensemble du cycle de vie du produit, en l’occurrence du livre. Ce livre est-il nécessaire ? Faut-il vraiment le publier ? En quelle quantité, dans quel format, pour quel public, mais aussi comment va-t-il circuler ? Une question qu’on devrait se poser il me semble, c’est comment je vais faire pour que le livre circule dans le plus de mains possibles, pour qu’il soit facile à mutualiser, pour qu’il soit robuste, etc. Et puis comment on pense sa fin de vie ? Ça, ce sont des sujets qui ne sont pas du tout abordés dans l’industrie du livre. Aujourd’hui, l’éditeur prend toutes les décisions : le format est fixé, la collection est fixée, la diffusion, le tirage, tout est fixé et il transmet à un service de fabrication en disant : « Fais-moi ça, on a tout décidé et maintenant tu vas essayer de le faire le plus vert possible en choisissant un peu les papiers et en imprimant en France ». Et donc cette confusion entre éco-concevoir et éco-fabriquer, elle est très fréquente, elle réduit vraiment la question à des sujets très techniques, très pauvres. Elle dépolitise beaucoup la question aussi, elle évacue plein de sujets de partage de la valeur, d’économie circulaire, de conditions de production, etc.
Quelle est la phase du cycle de vie du livre la plus impactante d’un point de vue écologique ?
Je consacre une longue partie à cette question dans mon livre parce qu’on a besoin d’être un peu au clair là-dessus. L’impact principal, il est lié à la fabrication des livres parce que fabriquer du papier, transporter du papier imprimé, c’est très énergivore, notamment la fabrication du papier, qui est très gourmande en eau et en chimie, avec des impacts sur l’environnement, vraiment. Il n’y a pas de doute possible, on a plein d’études en France, à l’étranger, sur plein de types de livres : c’est la fabrication qui est la première cause d’impacts environnementaux.
Alors qu’on a tendance à penser que c’est le transport. Et c’est aussi un peu un discours qui est parfois entretenu par l’industrie. C’est plus confortable de se dire que le problème est le transport plutôt que les objets qu’on fabrique. Mais non, le transport des livres est très loin derrière l’impact de la fabrication. Par ailleurs, la phase de fabrication elle-même entraîne du transport de bois, de pâte à papier, de papier, etc., de matière première. Donc tout ça dépend de la fabrication : si je réduis ma fabrication, si j’arrive à faire moins de livres, à faire des livres plus légers, etc., je vais en plus avoir moins de transport.
Ceci dit, quand on regarde l’ensemble du cycle de vie, il peut y avoir des moments où un type de transport va peser très lourd dans la balance, au moins d’un point de vue CO2 : c’est le transport des clients et des clientes ou des lecteurs et des lectrices vers l’endroit où ils vont aller rencontrer leurs livres. Paradoxalement, dans un semi-remorque remplie de livres, le ratio entre le poids du livre et le poids du camion est relativement raisonnable. Par contre, quand je prends ma voiture qui pèse 1,5 tonne pour aller chercher trois livres qui pèsent moins d’un kilo au total à la bibliothèque ou à la librairie, le ratio, n’est pas bon. Je ne suis pas en train de dire qu’il faut arrêter d’aller à la bibliothèque ou à la librairie ! Mais pour des personnes qui sont loin des endroits où elles vont pouvoir avoir accès aux livres, qui font ces transports en voiture ça va peser assez lourd aussi dans le cycle de vie de ce livre-là. Charge aux lecteurs et aux lectrices d’essayer de trouver comment mutualiser les trajets, comment avoir des véhicules plus légers, plus sobres, faire du vélo, prendre des transports en commun quand c’est possible, quand ça existe.
Comment ton éditeur et toi avez-vous pu ou non réduire cet impact pour Ceci n’est pas un livre vert ?
On s’est dit que travailler sur la fabrication elle-même, c’est-à-dire le choix des papiers, etc., bien sûr, c’était important et on l’a fait. Mais en fait, il y avait quand même plein d’éditeurs qui faisaient déjà ça et ce n’était pas là qu’on avait le plus de marge de progrès. On voulait à minima faire aussi bien que tous ceux qui ont fait déjà des choses, donc s’inspirer beaucoup, et je pense que c’est important. J’ai beaucoup regardé ce que faisaient les autres éditeurs. Je leur ai posé des questions sur les écueils qu’ils avaient rencontrés.
Donc on a travaillé sur la fabrication, mais pour moi l’objectif principal, c’était de sortir de la logique de volume et de surproduction, trouver comment fabriquer moins de livres, réduire les quantités et ne pas se laisser entraîner dans la volonté de faire toujours plus.
Et, ça, c’est passé par plusieurs choses. La toute première porte d’entrée, ça a été le contrat entre l’éditeur et moi. Habituellement, quand on cède les droits pour un livre, on ne précise pas pour quel tirage on les cède, l’éditeur peut en faire autant d’exemplaires qu’il veut. Quand on a commencé à discuter avec Thomas, l’éditeur, du premier tirage, il a proposé un tirage à 2000 exemplaires et on s’est mis d’accord sur le fait qu’on allait faire un contrat qui ne cédait les droits que pour 2000 exemplaires. On s’est tout de suite mis une limite. Si on sait qu’on n’en fabriquera pas plus, comment on fait pour qu’il circule dans le plus de mains possibles ? Ca a entraîné toute la réflexion sur le circuit du livre d’occasion, pour encourager les personnes à prêter le livre, avoir une cartographie des endroits où le livre était disponible, essayer de vendre le livre au plus de bibliothèques possibles. Tout ça a découlé de cet objectif de limiter le nombre d’exemplaires.
Tu expliques tout au long de ton ouvrage que cette expérimentation a été menée main dans la main avec Thomas Bout, ton éditeur. Est-ce qu’il y a quelque chose qui vous a surpris, étonnés, lors de vos recherches et pendant vos réflexions ?
Je ne peux pas parler à la place de Thomas, mais je peux témoigner de choses qu’il a lui-même exprimées. Il s’est rendu compte que ça faisait 20 ans qu’il faisait les choses de la même manière, que son contrat d’auteur, par exemple, n’avait pas évolué depuis tout ce temps, alors même que c’est quelqu’un de vraiment sensibilisé et actif sur le sujet de l’écologie du livre. Il a monté il y a près de 20 ans le collectif des éditeurs écolo-compatibles. Il a fait partie des fondateurs de l’Association pour l’écologie du livre. Il s’était donné une charte de pratique d’impression à moins de 1000 km du lieu de dépôt, de zéro pilon, etc.
Ce travail autour de Ceci n’est pas un livre vert lui a permis de se dire que depuis que tout ce qu’il avait mis en place, il y a une vingtaine d’années, il n’avait pas fait grand-chose de plus. Donc à l’époque, c’était très pionnier, imprimé uniquement sur des papiers labellisés, etc. Aujourd’hui, c’est devenu une pratique de quasiment l’ensemble des éditeurs. Et je crois que ça l’a un peu remis en mouvement de se dire qu’il pouvait encore changer certaines de ses pratiques, faire des expérimentations, explorer si d’autres manières de faire étaient possibles.
Moi, il y a énormément de choses qui m’ont surprise, mais parce que c’est mon premier livre, donc j’ai aussi découvert comment ça marchait, le temps et l’énergie que ça pouvait prendre, que j’avais sous-estimés. Ce qui me marque le plus a posteriori, c’est la quantité de personnes qu’il faut faire travailler pour faire un livre, alors qu’écrire est un exercice assez solitaire. On a fait un petit générique de fin et il y a beaucoup de noms et beaucoup de métiers, y compris des personnes qui ont donné un avis sur les contrats et toute la dimension technique. Et encore, ça ne dit pas toutes les personnes qu’il faut maintenant pour faire vivre le livre. Pour le commercialiser, pour le transporter, pour le présenter aux lecteurs et aux lectrices, c’est encore une autre affaire !
Faire vivre le livre autrement : rémunération, circulation et rôle des bibliothèques

De quelle manière peut-on se procurer ton livre ?
Ça, pour moi c’est une petite fierté ! Sur le site web de Rue de l’échiquier, il y a une page consacrée au livre, comme pour tous les livres, mais d’habitude on y trouve juste le bouton « Acheter le livre ».
Mais là, on a ajouté quatre boutons qui sont : « Je souhaite prêter mon livre », « Je souhaite emprunter le livre », « Je souhaite revendre mon livre » et « Je souhaite acheter le livre d’occasion ».
Donc il y a aujourd’hui au moins trois manières de se procurer le livre :
- On peut l’acheter neuf (je me permets de le redire parce qu’il y a plein de gens qui m’écrivent en disant : « Je suis vraiment désolé, je n’arrive pas à le lire parce que je ne le trouve pas d’occasion » mais on a le droit de l’acheter neuf, ça n’est pas interdit, et si personne l’achète neuf, il n’y aura pas de livre d’occasion !)
Une fois lu, si on ne veut pas le garder, il est consigné : soit tu veux le renvoyer à Recyclivre par Mondial Relay et donc tu vas recevoir 10,50€, soit tu vas le déposer dans une librairie partenaire et dans ce cas-là tu vas recevoir un bon d’achat dans la librairie, ce qui va te permettre de racheter un autre livre. Ce partenariat avec les librairies est nouveau, ce n’est pas indiqué dans le livre. Je trouve que c’est chouette, de réimpliquer autant que possible toute la chaîne du livre. Et le libraire n’a rien d’autre à faire que recevoir le carton et y amasser des exemplaires. Du coup, ça permet de massifier les flux aussi et de faire un gros carton de plein de retours plutôt que plein de petits retours individuels. - On peut l’acheter d’occasion à Recyclivre qui reversera à l’éditeur 10% du chiffre d’affaires réalisé, l’éditeur lui-même m’en versera la moitié.
- On peut l’emprunter. Nous avons créé une carte qui permet aux gens de s’inscrire pour prêter le livre. C’est sur Gogocarto, qui est une plateforme de cartographie open source gratuite. Ca permet une mise en contact avec les personnes qui vont directement faire un petit message pour te demander de prêter leur exemplaire.

Est-ce que tu as une manière de savoir combien de personnes ont été mises en lien ?
La plateforme ne permet pas d’avoir des chiffres à ce sujet, mais je reçois des anecdotes de gens qui me racontent : certains se donnent rendez-vous en bibliothèque pour se donner les livres ou en librairie, ce qui est quand même assez rigolo. A Paris, c’est une bibliothécaire qui a emprunté le livre, l’exemplaire qui était à la Charte des auteurs et illustrateurs de jeunesse, pour le lire pour voir si elle l’achetait pour sa bibliothèque (et elle a décidé de l’acheter !). Une autre personne m’a raconté l’avoir prêté avant même de l’avoir lu elle-même. D’autres gens qui me disent : « Ah non, moi je ne peux pas le prêter, c’est pas possible » Et c’est intéressant aussi de ce que ça dit du rapport à l’objet.
Le fait que ça soit un objet cher aussi peut être un frein à prêter son exemplaire.
Sur cette cartographie, il y a plus de bibliothèques que de particuliers. Quelques-unes se sont inscrites d’elles-mêmes, mais, le plus souvent, c’est moi qui les mets quand je les repère. Je trouve que c’est vraiment important pour le projet qu’on sache que le livre est disponible dans les bibliothèques.
Au moment où nous échangeons, il y a 55 exemplaires recensés sur la carte, et ça couvre toute la France et ailleurs : Québec, Suisse, Belgique, donc c’est plutôt une réussite.
Les bibliothèques sont historiquement des lieux de prêts de documents, est-ce que ce sont elles finalement qui t’ont inspiré le modèle de circulation de l’ouvrage ?
Oui, en partie, parce qu’effectivement je suis convaincue qu’une partie de la réponse c’est la mutualisation des ouvrages et que les bibliothèques par essence sont vraiment une partie importante de la solution. Cependant, ce que je cherche aussi, c’est s’il peut y avoir des modes de mutualisation dans le circuit marchand.
Et je ne suis pas en train de dire qu’il faut privatiser des bibliothèques. Je pense que c’est très important qu’y ait des services publics de la lecture, des bibliothèques avec un financement renforcé public. C’est essentiel, mais est-ce que cette vertu intrinsèque des bibliothèques pourrait en partie être infusée dans le secteur marchand et est-ce que on pourrait inciter éditeur et librairie à penser davantage économie circulaire et mutualisation, et un peu moins économie linéaire, vente de livres neufs ?
L’idée, c’est de chercher des nouveaux modèles économiques qui puissent coexister avec la bibliothèque. Je suis assez convaincue que proposer seulement mon livre en bibliothèque publique ne suffit pas, parce qu’il y a plein de gens qui n’ont pas d’abonnement, qui ne sont pas usagers, qui n’y vont pas. Par ailleurs, ce qui nous a souvent été remonté c’est : « Oui, moi je veux prêter mon livre, mais je veux le prêter dans mon écosystème professionnel » ce qui n’est pas exactement la même chose. Donc je trouve que c’est une bonne illustration du fait que ce n’est pas pertinent d’opposer d’un côté la bibliothèque et d’un autre côté d’autres canaux de mutualisation d’économie circulaire. Il s’agit plutôt de multiplier les canaux.
On sait bien quand même aujourd’hui qu’on a un enjeu d’accès à la lecture, de soutien de la lecture, d’accès au livre, si le pouvoir d’achat continue à se tendre. Mon idée était plutôt de continuer à chercher comment, à côté des bibliothèques, est-ce qu’il y a moyen d’inventer d’autres choses et d’autres manières de faire circuler les livres. C’est pour ça qu’on a proposé la cartographie.
Est-ce qu’une version numérique du livre existe ?
Non, je n’ai pas cédé les droits pour la version numérique et on s’est dit qu’on allait d’abord essayer de faire vivre la version papier et que si on faisait une version numérique, ça serait un autre projet, qui poserait plusieurs nouvelles questions : gratuit, pas gratuit ? Quel format ? Quelle diffusion ? Augmenté ou pas, mis à jour ou non ? Mais aujourd’hui on n’a pas ce projet sur le feu, il y a encore je pense beaucoup à faire autour de la version papier.
Ta réflexion sur l’éco-conception du livre s’accompagne d’une réflexion tout aussi importante sur la juste rémunération des auteurs ou autrices, un aspect auquel on ne pense pas nécessairement de prime abord. Quelles sont les pistes que tu proposes ? Comment envisager une meilleure rémunération des auteurs et autrices si on publie moins de livres afin de réduire l’impact environnemental de la chaîne de l’édition ?
Là, je suis sûre de ne pas avoir toutes les réponses, mais c’est l’axe sur lequel je travaille et qui est vraiment de la science-fiction aujourd’hui, et qui consiste à se demander : « Comment on arrête de vendre des livres et comment on vend de la lecture ? ».
Parce que si la valeur ne dépend que du fait de vendre un objet neuf, et bien forcément, la tentation c’est de vendre le plus d’objets possibles. Et clairement c’est ce à quoi on a été confronté avec mon éditeur : dans le modèle classique, la seule possibilité que j’aurais d’être payée en tant qu’autrice à la hauteur du travail fourni, ça serait d’espérer vendre des dizaines de milliers d’exemplaires. Je suis quand même réaliste, je ne suis pas sûre qu’il y ait un marché pour des dizaines de milliers d’exemplaires sur l’écologie du livre, même s’il était à 16 ou 18€. Mais par ailleurs, il n’y a pas besoin qu’il y ait 5000 exemplaires pour que 5000 personnes lisent ce livre et donc notre but, ça n’est pas que tout le monde ait acheté le livre. Notre but, c’est que le plus de personnes possibles le lisent et que ça leur fasse quelque chose. Et que je puisse être payée pour mon travail.
Le modèle économique actuel repose sur la vente des exemplaires neufs. Mais ça pourrait être autrement si à chaque fois que quelqu’un emprunte le livre pour le lire, il fait un don de X euros, il peut y avoir un modèle qui tient debout pour ce livre-là. C’est une autre des choses que nous avons mises en place : un QR code qui permet à un lecteur ou une lectrice qui n’a pas acheté le livre de participer à la hauteur qu’il souhaite. Et ce qui me fait très plaisir, c’est qu’il y a une maison d’édition, la Goutte créative, qui du coup a mis en place le même système. C’est un indicateur de succès hyper réjouissant, même si c’est une petite maison. Le fait que d’autres personnes voient que ça existe, ça leur donne l’idée que c’est possible. Et donc petit à petit on sera de plus en plus nombreux à le faire. De la même manière, un auteur m’a contactée pour me dire que pour son prochain livre, il allait mettre en place une consignation avec Recyclivre. Ca fait plaisir aussi !

La question de la rémunération des auteurs n’est pas simple. Je prends dans le livre la métaphore du gâteau : tout le monde se plaint de sa taille de part de gâteau. En ce moment, l’économie de la librairie tout comme l’économie de l’édition, en particulier celle les maisons plus petites, les indépendantes, ne se porte pas très bien. Et en réalité, prendre de leur part de gâteau pour la donner à l’auteur ou l’autrice, ça peut marcher un temps. Mais si l’éditeur et le libraire font faillite, que deviennent l’auteur et l’autrice ? Donc aujourd’hui, ce que tout le monde espère, c’est vendre beaucoup de gâteaux, pour que ça fasse davantage à partager. Moi je voulais faire l’inverse, je voulais ne pas vendre trop de gâteaux. Et donc effectivement, y a tout un chapitre où on se demande quels sont les leviers possibles. Il n’y en a pas tant que ça et c’est pour ça qu’on a augmenté le prix.
Le sujet des droits d’auteur a très peu évolué depuis 30 ans. La rémunération moyenne est plutôt en large baisse que le contraire. Donc il me semble que faire un pas de côté et tenter autre chose, ça permettait de porter un regard neuf sur le sujet et le fait d’être une autrice complètement débutante, ça me permettait aussi d’arriver en proposant des choses vraiment différentes.
Ce livre est-il pensé comme un prototype reproductible pour d’autres maisons d’édition ?
Les maisons d’édition disent tout le temps que chaque livre est un prototype, chaque livre est différent, et que c’est pour ça qu’on ne peut pas réduire la production parce qu’à chaque fois, c’est un tout nouveau projet. C’est sans doute vrai du point de vue du contenu, en partie. Mais dans les faits, tous les livres sont produits sur le même modèle industriel, que ce soit une petite maison d’édition ou un gros groupe. C’est toujours la même manière de faire, c’est toujours les mêmes contrats d’édition, le même mode de diffusion, distribution. Je trouve qu’il n’y a pas de créativité quand il s’agit de concevoir, produire et diffuser le livre.
Et du coup, non, ça n’est pas un modèle à suivre, c’est vraiment une expérimentation qui consiste d’abord à se demander à quoi on veut que ce livre serve, à qui il s’adresse, pour faire quoi et pour produire quels effets.
Une fois qu’on a décidé ça, le reste en découle, c’est-à-dire la quantité d’exemplaires, où est-ce qu’on veut le vendre, à quel prix, selon quels modes de diffusion, etc. Si j’avais écrit une romance post-apocalyptique, je n’aurais pas fait les mêmes choix. Parce que je n’aurais pas visé les mêmes publics, les mêmes effets utiles, etc. Donc non, ça n’est pas reproductible. Ce qui est reproductible, c’est la méthode, ce travail d’éco-conception un peu radical, de se demander : « Qu’est-ce que je veux que mon livre produise dans le monde ? » Et une fois que ça, je l’ai décidé, je vais faire mes choix en fonction de ce but-là.
Si une bibliothèque voulait s’inspirer de ta démarche à son échelle pour non pas éditer un livre, mais pour repenser sa politique documentaire, par où lui conseillerais-tu de commencer ?
Eh bien par le même endroit que nous : se demander qu’est-ce que tu veux faire, à quoi tu veux servir ? Qu’est-ce que tu veux produire comme effet utile ? Et une fois que tu es au clair sur ce que tu veux produire comme effet dans le monde, poser la question au destinataire, ne pas décider tout seul dans ton coin. À la fin du livre, j’ai redonné la parole à Thomas, mon éditeur, et je lui ai posé la question de ce qu’il retenait de la démarche. Et une des choses qui l’a le plus marqué et qu’il a envie de reproduire, c’est le fait de poser la question à des futurs lecteurs et lectrices de ce qu’ils attendent d’un livre. Et je crois que poser la question, réussir à avoir du temps et des espaces pour demander aux personnes, non pas aux usagers d’aujourd’hui, mais aux personnes dont on aimerait qu’elles soient bénéficiaires d’un service qu’on veut rendre, c’est très difficile à faire, mais c’est vraiment intéressant. Comment on leur rendrait vraiment ce service ? Comment on fait venir les gens qui ne viennent pas et comment, avant même de mettre en place des choses pour les faire venir, on a une discussion avec eux, peut-être même en dehors de la bibliothèque pour se demander ce qu’ils voudraient y trouver, comment on pourrait le leur fournir, dans quelle langue on se parle, etc.
Je n’ai pas les réponses, mais pour moi, le cœur de la démarche, c’est de se demander vraiment, concrètement, à quoi on veut servir et d’associer les bénéficiaires.
Si tu devais retenir une seule chose que ce projet a changé dans ton propre rapport au livre, ce serait laquelle ?
Je pense que ce n’est pas seulement ce projet qui a changé quelque chose mais l’ensemble du travail que je fais sur ce sujet depuis plusieurs années, notamment la question du rapport à la propriété privée du livre. Je m’aperçois que maintenant, j’ai envie de mettre plus mon attention sur le fait de les lire que le fait de les posséder.
Le mode d’acquisition du livre, le mode d’accès au livre a un impact sur notre mode de lecture, sur nos choix, sur les biais qu’on a. Un livre très propre, très beau ou un livre peu vieillot, un peu corné / un livre qui a déjà des prix littéraires ou un livre dont on n’a jamais entendu parler / un livre qu’on nous a recommandé ou pas, qu’on a volé, qu’on a emprunté, bref, la manière dont on est rentré en possession du livre, qu’elle soit temporaire ou définitive, joue sur notre lecture et je trouve que c’est intéressant aussi d’essayer de se redonner un peu de liberté, de découverte, moins de biais, etc.
Pour finir, peux-tu nous dire ce que peut faire une bibliothèque, tout simplement, autour de ce livre ?
Si elle a envie, elle peut l’acheter, le proposer, et surtout, elle peut s’enregistrer sur la Gogocarto, qui est vraiment l’outil qui permettra de faire circuler le livre en faisant savoir aux lecteurs à quels endroits ils peuvent l’emprunter.
Elle peut organiser des animations comme des arpentages (on remet à chaque participant plusieurs pages du livre, chacun est chargé de lire l’extrait en sa possession et d’en faire une restitution au groupe. A la fin de la séance, on obtient une analyse collective de l’ouvrage). Donc l’objectif, c’est d’outiller le plus de personnes possibles qui auraient envie faire vivre ces sujets à leur manière.
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Au fil de l’entretien, une conviction traverse le propos de Fanny Valembois : il n’existe pas de recette simple pour désigner un livre « vert », mais des choix, assumés et documentés, à faire à chaque étape de sa vie — de la fabrication à la circulation, en passant par la rémunération de celles et ceux qui l’écrivent. Une démarche qui, par bien des aspects, résonne avec les missions des bibliothèques : mutualisation, prêt, accès pour toutes et tous.
Le livre continue de vivre au-delà de ses pages : cartographie des exemplaires disponibles au prêt sur Gogocarto, arpentages à organiser en bibliothèque, réseau d’ambassadeurs et d’ambassadrices à rejoindre… Autant de pistes concrètes pour prolonger la réflexion à l’échelle de son établissement.
A notre tour de vous en recommander la lecture, ainsi que la participation à la circulation de l’objet et de ses idées !


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