Ecologie du livre et bibliothèques vertes au menu du Salon du livre de Chaumont

La commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) vous propose aujourd’hui, avec ce billet rédigé par Florence Rodriguez, un retour sur une journée professionnelle sur la thématique des bibliothèques actrices du développement durable au sein de laquelle elle est intervenue à plusieurs reprises au titre de la commission. Localisée à la médiathèque Les silos de Chaumont le vendredi 2 octobre 2026, cette journée ouvrait le second volet du 21e Salon du livre de Chaumont, consacré cette année aux « Voyages au fil de l’eau ». Elle était coorganisée avec Interbibly et la Médiathèque départementale de la Haute-Marne, ouverte à toutes et tous, professionnels, étudiants des métiers du livre et simples curieux.

Une journée, trois temps : le programme alternait deux conférences le matin, une conférence et des ateliers l’après-midi, puis une conclusion partagée. Le tout se déroulait dans les espaces de la Médiathèque des Silos où étaient aussi installés les stands d’éditeurs locaux et d’associations pour toute la durée du salon.

Le matin : l’écologie du livre, de la création aux étagères

Conférence inaugurale de Benoît Broyart

La journée s’est ouverte sur une conférence volontairement décalée. Benoît Broyart, auteur, éditeur, libraire, comédien voire chanteur, a raconté trente ans d’activité autour du livre, avec ses bonheurs et ses déboires, depuis sa collaboration au magazine littéraire Le Matricule des anges à ses acticités d’auteur, libraire, éditeurs, comédien aujourd’hui. L’écologie y apparaît à trois endroits : dans ses textes, dans ses choix d’éditeur et dans sa façon de vendre et de faire vivre ses créations.

  • Auteur, avec des livres pour apprendre à aimer le vivant : Benoît Broyart a publié près de 80 livres depuis 2005, surtout pour la jeunesse.
    • Chez l’éditeur La Cabane bleue, il est auteur dans la collection « Suis du doigt ». Le lecteur choisit à chaque page quel animal ou quel chemin suivre, par exemple dans l’album consacré à l’ours polaire, qui l’amène de la naissance des oursons à la fonte de la banquise. La collection s’inscrit dans une maison dont la fabrication est pensée pour limiter les impacts. La Cabane bleue a retenu un format unique, 21 x 27,5 cm et 32 pages, pour limiter le papier jeté lors des calages chez l’imprimeur. Elle utilise un papier offset de 150 g fabriqué en Europe et certifié PEFC, des encres végétales et un imprimeur français, Pollina, en Vendée. La couverture est en papier robuste, ce qui évite le pelliculage plastique. Les tirages sont de petite quantité, pour éviter le surstockage et la destruction des invendus. La maison est labellisée Ruptur depuis 2022 ; ce label reconnaît un modèle collaboratif, éco-conçu, avec une juste répartition de la valeur entre auteurs, illustrateurs, libraires et imprimeurs.
    • Benoît Broyart a évoqué la publication de son livre Un éléphant à New York au Seuil qui l’a amené à réfléchir sur la place accordée aux auteurs dans le processus d’édition et de distribution d’un livre.
  • Éditeur et libraire, privilégier le circuit court :
    • Depuis 2019, Benoît Broyart est aussi éditeur avec « Benoît Broyart éditeur ». Il y réédite certains de ses livres épuisés parus ailleurs et édite quelques coups de cœur, au compte-gouttes.
    • En 2023, il a ouvert La Librairie de Benoît, une librairie d’auteur en ligne.
    • Sa démarche vise à favoriser l’écologie du livre, proposer un autre partage de la valeur en circuit court, entretenir un lien direct avec ses lecteurs et rendre visibles la longueur de la chaîne du livre et ses inégalités. Il y achète des stocks à ses éditeurs sans possibilité de retour, pour mieux rémunérer les auteurs et éviter la destruction des invendus. Le théâtre et la poésie ont une grande place dans son parcours et il mène aussi de nombreux projets pour mettre en scène et faire vivre ses créations dont il avait apporté plusieurs exemples que nous avons pu consulter. Il se consacre aujourd’hui beaucoup à la sensibilisation des sujets liés à la santé mentale auprès des plus jeunes.

Cette conférence introductive, menée et racontée comme une histoire, a permis d’aborder les questions d’écologie du livre du point de vue des créateurs, une parole importante et engagée. La forme et le ton léger avec lesquels il nous a partagé son expérience en ont fait un moment très chaleureux qui a captivé notamment tous les étudiants présents dans la salle. C’était aussi l’occasion de rappeler l’interprofessionnalité indispensable à la vie des livres dans les territoires. Notamment avec les agences régionales du livre, via lesquelles il a participé à la création du label Facile à Lire en étant président du comité Livre et Lecture en Bretagne sur le sujet. C’est ce lien entre tous les acteurs qui permet, selon lui, de mener des projets collectifs, engagés et qui font vivre la bibliodiversité.

Conférence de l’Association pour l’écologie du livre

La deuxième conférence, animée par Morgane Mentec et Manon Gallet, de l’Association pour l’écologie du livre (régulièrement citée sur le blog Bibliothèques Vertes ABF), également caractérisée par l’interprofessionnalité de sa démarche, a permis de poser le contexte et les enjeux de la thématique. C’était très intéressant de suivre cette présentation des missions et du travail de l’association par deux membres qui travaillent au quotidien à la diffusion de la lecture, l’une professeure documentaliste qui a aussi un parcours dans l’édition, l’autre bibliothécaire.

Une question de vocabulaire : les intervenantes ont commencé par interroger les mots « environnement », « biodiversité » et « nature ». Quel nom donner à la valeur qui manque, celle des interdépendances à protéger ? Elles ont rappelé la définition du développement durable du rapport Brundtland (1987), à la croisée de l’économique, de l’environnemental et du social. Elles l’ont complétée par la notion d’écosystème, ce réseau de dépendances et d’échanges d’énergie, d’information et de matière. Le cadre de la séance reposait sur les trois écologies de Félix Guattari, chacune déclinée en questions concrètes pour les bibliothèques.

Focus sur l’écologie matérielle : les impacts du livre

Les intervenantes ont chiffré les impacts de la filière : 6 millions de tonnes de bois, des produits chimiques (cadmium, phosphore, agents blanchissants) et des émissions concentrées sur la fabrication, le transport et, en bibliothèque, le chauffage.

Elles ont ensuite détaillé les déchets (gâche papier, encres, plaques d’aluminium de l’offset, cartons, palettes, films plastiques) et la surproduction :

  • 248,4 millions d’exemplaires imprimés ;
  • 65 500 nouveautés en 2024 pour 878 000 références ;
  • 426 millions d’exemplaires vendus, soit 3 % de moins ;
  • 1 200 nouveautés par semaine en librairie

Le flux des invendus est le plus parlant :

  • Le flux aller représente 199 100 tonnes par an
  • Le flux retour 42 200 tonnes, soit 21 % du flux aller.

Le pilon concerne 26 300 tonnes par an, soit 60 millions de livres par an, 200 000 livres neufs pilonnés chaque jour. Selon la présentation, 68 % de ces livres sont détruits, recyclés ou transformés en boîtes à pizza. Les sources citées sont Copacel, le rapport BASIC sur l’édition, le SLF, le SNE et Electre. Le numérique n’a pas été oublié, avec le rapport Ademe de 2022 sur l’impact environnemental de la digitalisation.

Côté bibliothèques, les intervenantes ont montré des réalisations inspirantes : le prix IFLA Green Library Award, la médiathèque James Baldwin et la bibliothèque Maurice Genevoix à Paris, le projet « Lire pour agir » de la Maison de l’Environnement de Lyon, et la Library in the Earth au Japon. Elles ont aussi posé une question de métier : faut-il (dé)couvrir les livres ? Le couvrement a un coût financier et humain, le plastique est plus ou moins recyclable, les films biosourcés restent une piste, et il faut tenir compte de la résistance à l’usage. Un livre « abîmé » est aussi moins attractif. L’outil d’évaluation « Calculette carbone pour les bibliothèques » (à la conception duquel la commission Bibliothèques Vertes ABF a contribué) a été présenté pour identifier les principaux postes d’émission de gaz à effet de serre d’une bibliothèque, comparer leurs ordres de grandeur et réfléchir aux actions de réduction.

Focus sur l’écologie sociale : prix du livre, interdépendances, hospitalité

Les intervenantes ont rappelé que les fournisseurs de livres reversent 6 % du prix HT aux auteurs et éditeurs, auxquels s’ajoute une contribution de l’État à la Sofia, calculée sur le nombre d’inscrits.

Elles ont ensuite parlé d’hospitalité en bibliothèque : le bien commun, l’espace commun, l’ouverture à l’autre et l’adaptation réciproque. Elles ont invité à prêter attention aux sociabilités déjà là, à en créer de nouvelles et à tisser des liens avec le territoire, avec l’exemple de la bibliothèque Václav Havel (Paris 18e).

Focus sur l’écologie symbolique : la bibliodiversité

Les intervenantes ont défini la bibliodiversité comme l’équivalent de la biodiversité pour le livre : c’est-à-dire la diversité des productions éditoriales mises à la disposition des lecteurs. Elles ont montré la concentration éditoriale :

  • Le poids de 4 acteurs géants
    • Hachette : 2,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, dont 71 % à l’étranger ;
    • Editis : 770 millions ;
    • Média Participations : 700 millions ;
    • Madrigall : 630 millions ;
  • Face à environ 4 000 maisons indépendantes françaises.

Les intervenantes ont aussi évoqué les atteintes aux libertés de création : entre mars 2025 et mars 2026, le ministère de la Culture a recensé 76 incidents, dont 12 explicitement liés au livre et 6 à la lecture publique. En bibliothèque, elles ont cité le « fonds des inattendus » de la médiathèque Hélène Berr (Paris 12e) et de nouveau la bibliothèque Václav Havel, ainsi que des outils pour travailler la bibliodiversité.

L’après-midi : des principes aux pratiques

Conférence ABF Bibliothèques vertes

Lors de la conférence « Bibliothèques vertes au quotidien, retours d’expériences et pistes d’action » que j’ai animé au titre de la commission Bibliothèques Vertes ABF en début d’après-midi, j’ai présenté la commission Bibliothèques Vertes de l’ABF et, surtout, ce qu’elle essaie d’outiller. Là encore, l’objectif était d’affirmer l’importance de la collaboration entre les professionnels, telle que le montre la commission composée de professionnels issus de tous horizons. Après une description de nos activités, la présentation s’organisait autour des grands thématiques abordés dans ce blog. L’occasion de rappeler que les bibliothèques peuvent se saisir des enjeux écologiques de bien des manières.

Le pilotage et le cadre, développés dans la rubrique Outils-cadres – ABF Bibliothèques Vertes de notre blog : avec par exemple l’entrée en vigueur, le 21 août 2026, de l’article 35 de la loi Climat et résilience (considérations sociales et environnementales), la fameuse « clause verte ». J’ai pu évoquer des plans d’action de référence, comme celui la bibliothèque de la Canopée, et la dynamique des médiathèques de Seine-Maritime et des webinaires écologie en région.

Le plaidoyer : présentation de la campagne lancée en 2025 et l’appel à contributions de la commission : indiquer, via un formulaire en ligne, en quoi sa bibliothèque agit sur le plan écologique, à quels objectifs de développement durable elle contribue, et s’identifier sur la carte pour valoriser les actions menées. La médiathèque des Silos fait d’ailleurs partie des établissements qui en ont fait la démarche. Pour retrouver les éléments du plaidoyer, nous vous invitons à consulter notre billet de lancement de plaidoyer Plaidoyer sur les bibliothèques actrices de la transition écologique – ABF Bibliothèques Vertes et la série #MaBibliothèqueVerte – ABF Bibliothèques Vertes qui s’en est suivie.

Les compétences et la formation : enjeu important dans le contexte de cette journée professionnelle, j’ai présenté les outils proposés par les réseaux de formations, le padlet de la commission développement durable de BIB92, par exemple ou les webinaires de l’écologie du livre en région. Les étudiants présents et leurs enseignants ont été particulièrement intéressés par cette question qu’ils intègrent à la formation initiale des futurs professionnels des bibliothèques. Les ressources sur la formation sur le blog sont disponibles dans la rubrique Formation professionnelle – ABF Bibliothèques Vertes, et nous référençons dans la rubrique Agenda des formations et journées professionnelles sur la thématique.

Bâtiments, extérieurs, transports, déchets : en proposant l’exemple de la bibliothèque de Saint-Sulpice-de-Faleyrens, et celui du recyclage des CD et DVD grâce aux « boîtes zéro déchet », mais aussi, le premier article de la série « Chaud devant » venait de paraitre sur le blog, en abordant les sujets de gestion climatique des bâtiments.

Le numérique, développé dans la rubrique Numérique – ABF Bibliothèques Vertes de notre blog : rappel du cadre de la loi REEN (Réduction de l’empreinte environnementale du numérique, 15 novembre 2021), des enjeux de sciences ouvertes liées au numérique éco-responsable ainsi que les actions possibles tels que l’organisation d’un Digital Clean-up Day ou le jeu Phone Impact.

Les médiations : les exemples ne manquent pas dans la rubrique Médiations – ABF Bibliothèques Vertes de notre blog, les services et action culturelle sont de formidables terrains d’expression de la transition.

Les collections développées dans la rubrique Collections – ABF Bibliothèques Vertes de notre blog : questionner ses pratiques au quotidien, de la veille au réemploi, en s’appuyant sur l’équivalent carbone de mille livres et des exemples de fonds verts tels qu’à la médiathèque de l’Étincelle ; rappeler que le choix de traitement des collections est un choix de politique documentaire, sujet développé lors de l’atelier de l’après-midi.

Nous avons conclu sur la question « et après ? » : après, il convient de formaliser sa démarche, documenter et évaluer, communiquer et se préparer aussi à la gestion des risques liées aux changements climatiques. Si beaucoup de participants à la journée connaissaient l’ABF, les bibliothécaires comme les étudiants présents ont été sensibles à cette présentation de la commission Bibliothèques Vertes, de ses membres et de la diversité des sujets abordés dans nos articles.

Les ateliers : trois façons de s’y mettre

De 15h15 à 16h15, les participants choisissaient un atelier sur inscription :

Atelier A : intégrer le développement durable et l’économie circulaire au traitement des collections, animé par Florence Rodriguez. Comment appliquer les normes de conservation aux collections non patrimoniales pour s’inscrire dans une démarche de prévention plutôt que de réparation ou de pilon ? Comment formaliser les circuits de documents et les choix d’équipement et de matériaux au sein d’une politique documentaire globale, mutualiser les connaissances et associer tous les acteurs de la chaîne du livre, lecteurs compris ?

Atelier B : bibliodiversité, animé par Morgane Mentec et Manon Gallet. L’atelier a interrogé la manière dont le livre rend compte de la diversité des pensées et des cultures, notamment de celles qui sont habituellement invisibilisées. Comment défendre les éditions indépendantes en bibliothèque à l’heure de la concentration éditoriale : les identifier, les valoriser, travailler avec elles ?

Atelier C : la médiathèque, acteur du vivant, animé par Floriane Bussière, chargée de mission One Health à la Ville de Chaumont. Santé humaine, animale et environnementale : et si tout était lié ? Cette table ronde invitait à explorer le rôle de la bibliothèque dans l’approche « One Health », à travers les collections, l’accueil des publics, la programmation et les partenariats. L’intervenante et les participants ont cherché à identifier ce qui existe déjà, ce qui freine et ce qui reste à inventer.

Conclusion partagée

La journée s’est achevée par un temps conclusif avec Céline Chenu, référente Politique documentaire de la médiathèque des Silos. La journée fût un succès et a bien mis en évidence la multiplicité des sujets de l’écologie en bibliothèque et l’importance de s’en saisir ensemble. Un grand merci à la médiathèque les silos et à toute son équipe pour leur très chaleureux accueil, à Interbibly et à la Médiathèque départementale de la Haute-Marne, ainsi qu’à toutes les personnes présentes pour la qualité des échanges !

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