La commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) vous propose aujourd’hui un article sur des pistes d’actions pour une seconde vie des documents, rédigé par Elisabeth Arquier, Maryon Le Nagard et Aurore Nimesken.
Chaque année, les bibliothèques retirent de leurs rayonnages des milliers de documents, et doivent décider de leur devenir dans un contexte où le réemploi et la réduction des déchets deviennent des enjeux majeurs.
Réparer, donner, vendre, réemployer, transformer sont autant de pistes que nous vous proposons d’explorer, pour les secondes vies du livre dans des établissements de lecture publique. Ces éléments pourront également inspirer d’autres types de structures documentaires, comme les bibliothèques de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Avant le pilon, activer d’autres solutions
Lors des campagnes de désherbage, le pilon du document n’est pas la seule option. D’autres solutions peuvent être imaginées avant de supprimer le document pour diminuer l’impact écologique de la bibliothèque.
Donner une seconde vie aux documents s’imagine bien en amont des campagnes de désherbage et commence dès l’équipement du document. En effet, moins les collections sont équipées, moins il y a de plastique, plus le document sera facilement donnable, vendable ou recyclable. Traiter le document une fois retiré des collections sera donc plus simple et moins chronophage.
Le désherbage doit se repenser dès le début de la chaîne de traitement du document, dans le cadre d’une politique documentaire formalisée. Pour cela, il est important de déterminer en équipe les critères de maintien ou de retrait du document dans les collections et de discuter de ce qu’est un document abîmé afin de connaître les limites et tolérances de chacun. Généralement, dans une équipe, il existe autant de sensibilités que d’agents. Le diagnostic diffère donc d’une personne à l’autre. Avoir un référentiel commun est primordial pour garder une cohérence entre les documents à conserver et les documents à retirer.
Avant toute campagne de désherbage, il est aussi important d’envisager les solutions pour la suite donnée à la vie du document et d’estimer leur faisabilité. Comme nous l’avons déjà souligné, l’élimination n’est pas la seule solution. Il est important d’analyser les avantages et inconvénients des différentes options envisagées ainsi que les coûts des opérations : les moyens humains disponibles pour effectuer les opérations (estampillage, retrait des couverture plastique si besoin, mise en carton…), mais également le matériel nécessaire à ces opérations, la logistique des espaces de stockages ou du transport si le stockage des documents en transit n’a pas lieu sur site, etc.
Après avoir retiré les documents des rayonnages, et avant de les supprimer définitivement, plusieurs pistes peuvent être explorées en interne :
- Il est possible de prévoir la relégation d’une partie des collections désherbées. Pour cela, il faut déterminer l’espace de stockage, son organisation et les coûts que cela peut engendrer, dans le cas d’une relégation externe ou sur un autre site (logistique pour le transport des collections, location d’un espace…)
- Dans un autre registre, le document peut ne plus correspondre à la politique documentaire de l’établissement ou être mal orienté. Dans ce dernier cas, il est préférable de faire évoluer sa cote pour qu’il réponde au mieux au plan de classement actuel de l’établissement. Cette option permet parfois au document de retrouver son public.
- Des mises en valeur des collections sur des thématiques en lien avec les collections désherbées peuvent également être envisagées. Cela permet souvent de montrer la richesse des collections et cette opération peut être effectuée avec humour (« Dernière chance avant le rebut » ; « Les perles du désherbage »). Ces valorisations ponctuelles permettent également de communiquer sur les opérations de désherbages souvent mal comprises des publics et peuvent être un point d’entrée pour expliquer notre démarche.
- Autre option à envisager : la réparation des documents abîmés. Réencoller un dos ou des pages, relier des cahiers dont les pages s’envolent, réparer une déchirure mineure, poncer les tranches ou encore les massicoter permet souvent de prolonger la vie des documents. Les réparations sont appréciées pour leurs qualités économiques et écologiques. En outre, de plus en plus de médiathèques départementales et d’organismes de formation proposent des stages « petites réparations » afin de former les équipes aux réparations.
Lorsque toutes les solutions internes ont été envisagées pour prolonger la vie des documents, il devient pertinent d’examiner d’autres possibilités pour s’inscrire dans une logique de solidarité et de durabilité.
Donner, mais comment et à qui ?
Le don constitue l’une des solutions les plus pertinentes, à condition qu’il soit pensé comme un véritable projet, et non comme un simple moyen de se débarrasser d’ouvrages devenus encombrants. Il doit s’inscrire dans une stratégie réfléchie, en cohérence avec les besoins des bénéficiaires.
La loi Robert (2021) encadre cette pratique : elle n’autorise pas le don direct aux particuliers, y compris via des bacs ou boîtes à livres, même si cette pratique demeure répandue.
Les premiers bénéficiaires potentiels du don d’ouvrages sortis des collections se situent sur le territoire de la bibliothèque. Donner localement permet de réduire l’impact environnemental lié au transport et de renforcer les liens entre institutions. La loi autorise explicitement le don à des structures publiques : écoles, centres aérés, maisons de retraite publiques, services de PMI, bibliothèques de prisons ou d’hôpitaux. Ces partenariats permettent à des établissements aux moyens limités d’enrichir leurs collections. Les associations du champ social et solidaire constituent un autre relais essentiel. Secours populaire, Croix-Rouge, Emmaüs ou encore Secours catholique récupèrent régulièrement des livres pour les redistribuer ou les revendre à prix solidaire. Pour la bibliothèque, il est utile de réaliser un diagnostic territorial afin d’identifier les structures pertinentes, comprendre leurs besoins et construire des partenariats durables, dans une dynamique de mise en réseau des acteurs locaux.
En ce qui concerne les boîtes à livres, leur alimentation est assimilée à un don aux particuliers, donc interdite. Toutefois, il est possible de passer par une association habilitée, qui se charge alors de la redistribution.
Au-delà du territoire immédiat, les bibliothèques peuvent s’inscrire dans des dispositifs de coopération documentaire :
- Les plans de conservation partagée, qu’ils concernent la littérature jeunesse ou les périodiques, permettent de rationaliser la conservation et d’éviter les doublons inutiles. Lorsqu’un établissement souhaite se séparer d’un titre, il peut le proposer aux autres membres du réseau, leur permettant ainsi de compléter leurs collections.
- Les documents désherbés peuvent également trouver une utilité hors de France. Les bibliothèques peuvent conclure des conventions directes avec des établissements étrangers, mais il est souvent plus simple de passer par des associations spécialisées dans la solidarité internationale. Bibliothèques sans frontières ou le Cobiac, par exemple, connaissent les besoins des pays partenaires et les critères de sélection nécessaires. Elles assurent la logistique, la redistribution et parfois même la formation des équipes locales.
Si ces dynamiques de coopération et de solidarité structurent déjà une grande partie des pratiques, d’autres acteurs jouent aujourd’hui un rôle croissant dans la seconde vie des documents. Ce sont les structures de l’économie sociale et solidaire, qui redessinent les possibilités de réemploi, en lien avec le marché du livre d’occasion qui connaît une croissance importante, notamment en ligne :
- Les ressourceries, structures associatives de l’économie sociale et solidaire, jouent un rôle majeur dans cette dynamique. Elles collectent auprès de particuliers et/ou de professionnels des objets d’occasion – dont des livres – qu’elles trient et revendent, dans une perspective de valorisation, de réutilisation, de réemploi ou de recyclage, tout en favorisant l’insertion professionnelle et le développement des solidarités. En 2022, elles ont collecté plus de 4 000 tonnes d’ouvrages, preuve de leur implantation solide dans le paysage du réemploi. Les invendables sont orientés vers des filières de recyclage adaptées.
- Au-delà des circuits associatifs traditionnels, de nouveaux acteurs ont émergé : les entreprises de l’économie sociale et solidaire, qui collectent gratuitement les dons des bibliothèques et les recommercialisent, justifiant leur activité par des arguments sociaux et environnementaux. Leur modèle repose sur une prise en charge complète : tri, manutention, stockage, transport et vente. La revente se fait sur des plateformes de vente en ligne auprès d’un large réseau de partenaires, y compris des particuliers et des entreprises. Les documents non vendus sont redistribués à différentes structures associatives ou dirigés vers des filières de recyclage. Une convention doit être établie et validée par l’autorité de tutelle et un pourcentage solidaire est reversé à la collectivité et/ou à des associations. Si les bibliothèques partenaires pointent de manière assez unanime les avantages que représente cette solution – prise en charge globale et gratuite de la collecte à la vente, en passant par la manutention et le stockage – elle présente néanmoins certaines contraintes liées au temps de tri et de préparation des ouvrages et à leur stockage.
Le don, mode d’emploi
Informer sa tutelle et avoir son autorisation via une délibération
Identifier les documents à donner en cohérence avec les besoins du bénéficiaire du don
Vérifier que les associations bénéficiaires sont habilitées à recevoir des documents issus du désherbage
Etablir une convention entre les différents partenaires, à laquelle sera jointe la liste des documents concernés. Point de vigilance : prendre en compte le temps nécessaire dédié à la rédaction des conventions et aux différents circuits administratifs, parfois chronophages
Organiser les aspects logistiques : outre le traitement physique du document, ne pas sous-estimer le temps nécessaire à l’encartonnage, le stockage et la manutention des documents
Prévoir le transport des documents, en lien avec le bénéficiaire : celui-ci est souvent responsable du paiement du transport
La revente : le cas particulier des braderies
La revente de livres, CD et autres documents issus du désherbage est aujourd’hui une pratique largement répandue dans les bibliothèques qui organisent des braderies, souvent à prix modique : 1 ou 2€ le document. Cette proposition semble en parfaite cohérence avec la logique de l’économie circulaire puisqu’elle offre une seconde vie aux documents. Elle paraît répondre aussi aux objectifs encouragés par le SPASER, qui réglemente l’achat public durable, ainsi que par les discours ministériels sur la transition écologique.
Cependant, le cadre juridique n’est pas adapté à cette démarche. Certes, la compétence pour décider de la vente ou du don de biens mobiliers appartient au conseil municipal ou au maire, par délégation (article L. 2122-22 du CGCT, Code général des collectivités territoriales), et sans obligation de solliciter l’État, conformément à la libre administration des collectivités.
Néanmoins, les livres désherbés relèvent du domaine privé de la collectivité, ce qui signifie que leur cession est encadrée par le CG3P (Code général de la propriété des personnes publiques) qui stipule qu’une collectivité ne peut céder un bien de son domaine privé à un prix inférieur à sa valeur sur le marché. Ce principe, destiné à protéger les deniers publics, présente une difficulté majeure dans le cadre des braderies organisées par les bibliothèques : comment définir le « prix du marché » du livre d’occasion ? La loi Lang ne s’applique pas aux livres d’occasion, ainsi, comme l’a montré l’étude de la Sofia en 2024 sur le livre d’occasion, les écarts sont importants selon les plateformes de revente, les bouquinistes, les acteurs solidaires.
Par ailleurs, les livres de bibliothèques sont estampillés (tampon de la collectivité + tampon « pilon » ou « vente »), des étiquettes (cote, code-barres, signalétique variée et parfois puce RFID) leur ont été ajoutées et peuvent laisser des traces lorsqu’elles sont retirées et ils présentent souvent une usure spécifique due à l’usage collectif. Leur valeur marchande est donc inférieure à celle des livres d’occasion qu’on trouve dans un commerce spécialisé. La référence au « prix du marché » exigée par la juridiction est, dans les faits, pratiquement inapplicable, même s’il existe une application, Chasse aux livres, qui permet de scanner l’ISBN et d’avoir un comparatif de prix sur le marché de l’occasion (il faudrait alors faire la recherche titre par titre pour trouver un prix juste pour chaque document, ce qui demanderait des moyens humains que les bibliothèques n’ont pas).
Pour sortir de cette impasse, nous pouvons mettre en avant deux exceptions reconnues par la juridiction :
- L’intérêt général : les bibliothèques peuvent se prévaloir de l’intérêt général puisqu’elles sont un service public, agissant par nature dans l’intérêt général. Lorsque des braderies sont proposées avec les ouvrages issus du désherbage, l’objectif de la vente n’est pas lucratif. Le prix modique des documents favorise l’accès à la culture pour tous. Enfin, il s’agit d’une gestion optimisée et responsable des biens publics, en accord avec le SPASER que nous évoquions précédemment.
- La contrepartie suffisante : on peut arguer que la contrepartie ne se limite pas aux recettes de la braderie, mais qu’elle inclut la valeur sociale, culturelle et environnementale de l’opération tout comme le lien avec les usagers et le fait d’attirer des publics qui ne viennent pas habituellement en bibliothèque.
Ainsi, le cadre juridique est flou voire parfois contradictoire d’un texte à l’autre, ce qui le rend mal ajusté à la nécessité écologique de l’économie circulaire aujourd’hui reconnue. Mais c’est une pratique largement répandue, en cohérence avec nos missions comme avec les discours ministériels.
Pour qu’elle soit en accord avec la juridiction en vigueur, la braderie doit être encadrée par une délibération du conseil municipal et justifiée par l’intérêt général.
Alternatives créatives
Les livres désherbés peuvent aussi devenir une véritable matière première artistique. Plusieurs artistes et bibliothécaires transforment ainsi les ouvrages pilonnés en sculptures, installations ou créations plastiques. Ces démarches, bien que marginales en termes de volume écoulé, montrent que les livres peuvent acquérir une seconde vie poétique et expressive.
Parallèlement, les ateliers créatifs à destination des publics offrent une manière ludique et participative de réutiliser les livres retirés des collections. Pliage, découpage, tressage ou bricolage permettent de fabriquer des objets décoratifs ou utiles, tout en sensibilisant les usagers au cycle du livre et au réemploi. De nombreuses idées émergent lors de rencontres professionnelles ou circulent sur les réseaux, comme celles partagées par Amina Ouehbi. Des formations proposées par des médiathèques départementales ou des cabinets spécialisés permettent également d’accompagner ces pratiques. Ces ateliers, accessibles à tous, permettent de créer des objets de décoration tout en développant la créativité des participants.
En conclusion
La seconde vie des documents n’est plus un simple prolongement des opérations de désherbage mais constitue désormais un véritable levier stratégique pour inscrire les bibliothèques dans une démarche responsable, cohérente avec les impératifs de transition écologique et les attentes sociétales.
Les bibliothèques disposent aujourd’hui d’un écosystème riche pour repenser la circulation des documents et éviter le pilon, composé de partenariats locaux, les réseaux de coopération, les associations de solidarité internationale ou encore les acteurs de l’économie sociale et solidaire. Ces collaborations renforcent les liens territoriaux, soutiennent des publics variés et contribuent à une gestion plus vertueuse des ressources.
Il reste que certaines pratiques, notamment la revente lors de braderies, se heurtent encore à un cadre juridique insuffisamment adapté aux enjeux contemporains du réemploi. Si des marges d’interprétation existent — intérêt général, contrepartie suffisante — elles nécessitent une vigilance accrue et un encadrement rigoureux par les collectivités.
En définitive, la seconde vie des documents invite les bibliothèques à repenser leurs pratiques, à affirmer leur rôle d’acteurs engagés dans l’économie circulaire et à expérimenter des solutions innovantes, solidaires et durables. En assumant pleinement cette responsabilité, elles renforcent leur mission de service public tout en contribuant à une gestion plus éthique et écologique des collections.


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