Il a fait chaud ce printemps, cet été, ce début d’automne… et il refera chaud les prochaines années. C’est pourquoi la commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) vous propose une nouvelle série « Chaud devant » pour couvrir un ensemble de questions posées, dans le monde des bibliothèques, autour du dérèglement climatique et de l’adaptation climatique, en explorant cette thématique brûlante dans un temps plus long de construction. Nous vous en proposons le premier billet de cette série aujourd’hui, rédigé par Maël Rannou, membre de la commission Bibliothèques Vertes ABF.
En 2025, Martin Bugnicourt a consacré son mémoire de fin d’études d’élève conservateur Enssib à la gestion de la température en bibliothèques. Il semble que nous ayons rarement vu un mémoire être repéré par autant de collègues, signe d’une forte attention à un sujet chaud, si l’on ose la blague. Le mémoire proposant un riche tour d’horizon, le but de ce billet n’est pas de le résumer mais de le mobiliser en regard des nombreuses expériences des bibliothèques après les vagues caniculaires de l’été (et même du printemps) 2026. À ce titre, c’est surtout la deuxième partie du mémoire qui a retenu notre attention, la première offrant une riche littérature sur la construction d’un bâtiment, nous encourageons sa lecture pour celles et ceux qui ont la chance de pouvoir voir naître un bâtiment ! Mais ici, c’est plutôt la résilience, ou l’incapacité à être résilients parfois, des bâtiments existants et des services offerts qui seront étudiés.
L’article que nous vous proposons ci-dessous explore les bibliothèques « havres » et les bibliothèques qui ont dû s’adapter de multiples façons, expose les problématiques propres aux collections et exprime les limites de la modulation, pour penser de manière centrale les enjeux et modalités d’une résilience du service public incarné dans les bibliothèques.
Les bibliothèques « havres »
Il est à noter que dans la période de canicule, tous les bâtiments n’ont logiquement pas vécu le même moment. Certaines bibliothèques ne se posaient pas la question de résister à la chaleur mais d’offrir leur fraîcheur : soit parce qu’elles étaient climatisées, ou particulièrement bien conçues.
Cela nécessite toutefois une adaptation, puis l’afflux de public peut être plus grand que d’habitude, mais aussi pour mieux servir le public. À Poitiers, les ouvertures ont été étendues en soirées, le lundi a été ouvert pour offrir un « sas de fraicheur » dans un espace (le forum). Il ne s’agissait pas tant d’ouvrir toute la bibliothèque que d’être un refuge, comme cela avait pu avoir lieu ailleurs après des tempêtes.
Nous ne détaillerons pas ces points puisqu’il s’agit plutôt de parler des difficultés face à la chaleur. Cet exemple montre toutefois une nécessité d’adaptation qui touche aussi les services, la destination d’accueil étant encore plus renforcée et la fraîcheur devenant le premier service public offert par les bibliothèques, cela a nécessairement des conséquences sur le quotidien.
Ce visuel annonce l’ouverture exceptionnelle de la bibliothèque François Mitterrand (Poitiers) comme refuge les 12, 13 et 14 juillet 2026 :

Notons cependant la communication du ministère de la Culture qui n’hésitait pas à écrire « Fortes chaleurs : la culture au frais » en inscrivant les bibliothèques aux côtés des cinémas et musées comme lieux pouvant (une nuance peu perceptible) offrir du frais. Nous sommes nombreux à avoir rêvé devant le papier dédié à « l’abri dans la bibli », une réalité tout à fait stimulante, mais un peu ironique face à des centaines d’établissements où la température était loin d’être douce. Le risque est surtout celui d’une mauvaise information du public, qui pourrait sortir en plein soleil pour chercher un espace refuge qui est aussi chaud que chez lui.
Suivre, s’adapter, réagir
Dans son mémoire, Martin Bugnicourt note plusieurs retours d’enquêtes en BU où les publics séjourneurs évoquent régulièrement la question thermique (en chaud ou froid) ; cette réalité se retrouve à vrai dire aussi dans les bibliothèques de lecture publique, où les publics séjourneurs sont de plus en plus présents, sans compter la présence étudiante importante qui s’y déploie dans les villes universitaires.
Si les retours usagers sont un évident système de mesure de la chaleur, les échanges avec différents collègues essaient d’objectiver les choses. Si mesurer la chaleur avec des thermomètres est le premier des outils, le suivi des alertes météo France ou des préfectures restent les « LA » administratifs. Ces alertes sont d’autant plus intéressantes qu’elles signalent des vagues de chaleur, qui peuvent impliquer une accumulation durable et des effets sur les corps. Des plans sont élaborés selon les couleurs des alertes, la première étape est de renforcer les accès à l’eau et la suite dépend largement des lieux.
Parmi les modalités d’adaptations, trois semblent assez récurrentes :
- Adapter les lieux et les actions
- Adapter les horaires
- Fermer des espaces et des bâtiments
Adapter les lieux et actions
Les espaces les plus chauds sont fermés, des espaces plus frais sont désignés, des actions déplacées. Au sein de la bibliothèque Alexis de Tocqueville (Caen) par exemple, les équipes ont ainsi délocalisé des actions ayant lieu dans l’espace jeunesse du deuxième étage au sein de la salle d’exposition du rez-de-chaussée, un espace ouvert où le public lit souvent la presse. La cohabitation a pu surprendre, mais cela s’est passé plutôt agréablement. En parallèle, l’auditorium, lieu enterré et particulièrement frais, était ouvert au public comme îlot de fraîcheur lorsqu’il n’était pas utilisé. Le public était informé des changements (exemple ci-dessous vendredi 29 mai 2026) :

Adapter les horaires
Les adaptations d’horaires peuvent porter sur les horaires en interne comme en externe. L’idée est d’ouvrir et de fermer plus tôt, en pouvant ainsi ouvrir aux horaires plus frais. Les collègues peuvent embaucher plus tôt et, aussi, réaliser les tâches les plus physiques (comme le rangement) aux heures fraîches.

annonçant des adaptations horaires
Fermer des espaces et des bâtiments
Fermer des bibliothèques : c’est la solution drastique mais qui est largement survenue lors des derniers épisodes caniculaires. Face à la chaleur qui perdure, les adaptations ne suffisent plus et les espaces, puis les bâtiments entiers, ferment. Dans le meilleur des cas, de grandes villes permettent de conserver certaines bibliothèques « îlots de fraîcheurs » ouvertes car elles sont plus récentes, climatisées ou mieux conçues, il y a eu des exemples à Lyon ou Bordeaux par exemple. Mais ailleurs, des lieux tombent, souvent avec brutalité et une information difficile à donner. Ce choix n’est jamais fait de gaieté de cœur mais souvent face à une impossibilité de faire autrement, et permet de redéployer les agents dans des espaces moins dangereux pour eux.
Ainsi la bibliothèque de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image à Angoulême a annoncé, comme l’illustre l’image ci-dessous, une fermeture au moment de fortes chaleur en juin 2025. La bibliothèque a du refermer cette année, et avait du fermer 4 mois à cause du froid à l’hiver 2023.

Effet de la chaleur sur les collections
Il n’y a guère de mystère, les collections n’aiment pas beaucoup ces fortes variations de température. Si cela n’est pas nécessairement grave pour des collections courantes, même si cela amène une dégradation anticipée de biens achetés sur fonds publics, ce qui est toujours questionnant, cela prend nécessairement une autre couleur sur les collections patrimoniales ou fragiles.
La réflexion est souvent négligée par les collègues non formés, dans la mesure où les collections patrimoniales ont souvent (pas toujours cependant) des espaces dédiés et à la température et à l’humidité régulée. Cette « sécurité » peut être un véritable piège quand, sous l’effet des fortes chaleurs, certains systèmes tombent en panne. Plus qu’une chaleur légèrement trop élevée qui monterait tranquillement, ces documents craignent surtout la variation brutale, et c’est précisément quand la chaleur est trop élevée que certains systèmes lâchent.
Martin Bugnicourt rapporte à ce titre d’éclairantes paroles d’Odile Grandet, qui a été directrice du projet Grand équipement documentaire du campus Condorcet à sa création :
« Il n’existe pas de système technique qui ne tombe pas en panne.
Or, si vous avez des magasins climatisés à 16 ou 17°C, avec un taux d’humidité régulé, et que votre système tombe en panne, si vous n’avez pas du bâti qui vous assure une inertie, c’est une catastrophe. Si on est en plein été, vous allez passer en 24 heures de 16°C à 30°C.
Ça, pour les documents, c’est catastrophique. »
Avec cette alerte, l’adaptation pour les collections patrimoniales semble être celle du très écologique « moins c’est mieux ». Mieux vaut penser des espaces clôt et secs, avec une bonne circulation d’air, et accepter quelques degrés supplémentaires, que s’imaginer pleinement en sécurité avec une machinerie lourde et par ailleurs énergivore. Mais il y a sans doute un seuil d’acceptabilité à faire passer car il est facile de croire qu’une collection est abandonnée si elle n’a pas l’image attendue. Je comparerai ça à l’idée répandue du gant blanc, finalement très peu utilisé en réalité sur le papier puisqu’il est plus facteur de danger (déchirure liée à la perte de préhension) que de protection.
La modulation a ses limites
Si l’adaptabilité est au cœur du métier de bibliothécaire, l’exercice a ses limites. Ainsi dans des bâtiments tout vitrés, l’effort ne survit pas à plusieurs jours de canicule. Déplacer n’est ni possible éternellement, ni satisfaisant. Par ailleurs, même après la levée de l’alerte, nombre de bibliothèques fonctionnent comme des étuves, et conservent l’inertie de la chaleur plusieurs jours. À ce titre, certains subterfuges comme les modulations horaires ne peuvent être toujours pertinents : dans les bibliothèques largement ouvertes, qui ouvrent déjà en temps normal vers 10h, il est difficile de vraiment descendre dans le temps, il y aurait peu d’intérêt à ouvrir la bibliothèque à 8h du matin. D’autre part, lorsque la canicule est là, le principe est bien que la nuit ne rafraîchit pas, dès lors l’horaire change peu les choses après plusieurs jours, même si un 9h sera toujours plus agréable qu’un 13h.
Par ailleurs, on l’oublie souvent, mais si les usagers peuvent quitter la bibliothèque, les employés poursuivent leur quotité horaire. Une part importante de postes ne sont pas télé-travaillables et, en tous les cas, ne peuvent l’être durant des semaines. Même si la bibliothèque est fermée, les bibliothécaires subissent les températures au sein de leur bâtiment et, à la réouverture, ont emmagasiné cette fatigue corporelle. Il était frappant de voir que lors des réouvertures, lorsque les températures sont redevenues normales, la fatigue physique des corps s’est ressenti – employés comme publics. Ajoutée à l’inertie de la chaleur au sein des bâtiments, il est nécessaire de trouver des outils qui tiennent compte de ces « températures ressenties », que les alertes diverses ne prennent pas en compte en se contentant de signaux fixes (telle température, telle durée).
Si les difficultés sont réelles, il existe des possibilités, en pensant la résilience des bâtiments tout en conservant d’heureux jeux de lumière (Mme Grandet, citée ci-dessus, alerte d’ailleurs dans une belle formule sur l’importance de privilégier « le transparent plutôt que le vitré »). Cela peut difficilement se réaliser sur un bâtiment existant, mais on peut toutefois noter que lors de grands travaux, des bibliothèques vitrées ont travaillée leur adaptation, comme la bibliothèque Michel-Crépeau de La Rochelle, toute de verre et ayant a priori eu un excellent gain thermique après les travaux de 2025.
Il est plus que nécessaire que cette question soit centrale dans toute construction mais aussi rénovation ou réponse aux problématiques bâtimentaires : un service public ne peut se satisfaire de fermer, de plus en plus régulièrement aux fils des ans, ni de mettre en difficulté ceux qui le font vivre et/ou l’habitent.
***
Nous vous donnons rendez-vous prochainement sur le site web des Bibliothèques Vertes ABF pour les prochains billets de notre nouvelle série « Chaud devant » : l’occasion de revenir sur les épisodes de chaleur, les problématiques rencontrées et les pistes de solution, pour prendre le temps de la réflexion et de la construction.
Vos témoignages sont les bienvenus sur la boîte mail de la commission Bibliothèques Vertes (bibliotheques.vertes[arobase]abf.asso.fr), pour nourrir cette dynamique !


Laisser un commentaire