Visibiliser et convaincre pour nourrir l’action écologique

Pour conclure la série « Ma bibliothèque verte »

En 2024-2025, les commissions Advocacy et Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) ont réalisé une campagne de plaidoyer pour démontrer le rôle des bibliothèques en tant qu’actrices-clé de la transition écologique. A la suite de l’appel à témoignages de l’automne-hiver 2024-2025, un billet introductif fournissait un panorama sur l’ensemble des retours d’expériences recueillis, avant que ne soit rassemblée sous le tag #MaBibliothequeVerte une série d’une dizaine d’entretiens représentatifs de la diversité des initiatives et des contextes institutionnels. Cet article de conclusion revient sur deux questions transversales sous-jacentes à l’ensemble de ces retours d’expériences : l’importance de la communication et les principaux ressorts ou freins à la motivation décisionnelle qui précèdent ou accompagnent l’action. 

Communiquer et médiatiser

Pourquoi la visibilisation des actions vertes est-elle essentielle ? 

Bien qu’elles touchent directement à plusieurs des objectifs de développement durable (ODD) de l’Agenda 2030, les bibliothèques ne sont généralement pas identifiées spontanément comme des acteurs socio-environnementaux par les décideurs politiques ou par le grand public. 

La campagne de plaidoyer de l’ABF, partant de ce constat, a cherché à rompre cet état de fait, tout d’abord en répondant à l’attente manifeste de la communauté de voir narrés et documentés des exemples concrets, inspirants, et présentant un certain recul. La publicité faite à ces exemples et aux conditions de leur faisabilité vise à créer de l’émulation entre professionnels (« si elles et eux l’ont fait, nous aussi pouvons le faire ») : cette campagne elle-même a cherché à amplifier des effets de rassurement et d’entraînement bien connus parmi les réseaux de pairs (réseaux inter-collectivités, associatifs…), en explorant certains de leurs prolongements parmi les publics et à l’attention des décideurs. 

Ainsi, au-delà des motifs internes au métier, de nombreuses actions vertes en bibliothèques sont synonymes de démarches participatives, supposant intrinsèquement de mobiliser des publics et un ancrage territorial (par exemple les « Tricopines » à Cranves-Sales, les ateliers jardinage à Saint-Sulpice-de-Faleyrens…). L’objectif majeur de la communication est ici de voir l’usager devenir, ou se renforcer en tant qu’acteur et ambassadeur d’une démarche. 

Par ailleurs, une visibilisation documentée et pédagogique auprès des élus et financeurs est indispensable pour obtenir des moyens d’action : plans d’actions et outils de suivis et d’évaluation chiffrés (p.ex., le schéma départemental de lecture publique du Lot, le bilan carbone réalisé à Neuilly-sur-Seine…) constituent alors autant d’outils de plaidoyer et de légitimation, qui viennent témoigner de l’alignement avec des documents-cadres institutionnels et des politiques territoriales. 

Au final, une bonne communication irrigue toutes les étapes d’une action verte, en tant que création de synergies dont la bibliothèque et ses équipes sont l’un des maillons. Elle doit trouver son équilibre entre ambition affichée et réalisme ou modestie (en assumant et parfois en renversant la notion de limites : en disant ce qu’on ne fait pas ou plus, voire en remettant des renoncements au centre des choix). 

De multiples leviers…

Au-delà de la communication, qu’est-ce qui fait bouger les lignes ? Quels sont les principaux facteurs de réussite et les obstacles rencontrés qui ressortent à la suite de cette campagne ? 

Parmi les leviers, on peut relever : 

  • l’alignement avec les politiques des tutelles et des territoires qui, dans la grande majorité des cas les plus aboutis, précèdent l’engagement institutionnel de la bibliothèque (p.ex. Master Plan du Puy-de-Dôme, TETE à Villeurbanne, éco-campus à l’INSA de Lyon, opportunités offertes à l’occasion de budgets participatifs…). Les élus référents, les services dédiés aux questions socio-environnementales, ou encore les documents-cadres (schémas de lecture publique, plans climat…) sont des points d’appui incontournables dans presque tous les projets « qui durent ». La négociation et la légitimation d’un axe transversal écologique par le projet d’établissement, qui permet d’obtenir une validation politique sans ambiguïté, une feuille de route et des moyens (p.ex. SDLP du Lot, projet de service de Villeurbanne). Rappelons que cela correspond à la situation de 3/4 des établissements ayant répondu à l’enquête ABF. Outils à la fois techniques et communicationnels, les labels et certifications (BNR en bibliothèques, et plus largement : Refuges LPO, Petit patrimoine naturel…) peuvent porter ou couronner des efforts structurels. 
  • la dynamique d’équipe et l’importance d’une « écologie humaine » au sein des services. L’existence de postes, ou du moins de missions dédiés et officialisés de référents, impliquant le recours à tous types de formations et pouvant se traduire par l’apport extérieur de nouveaux regards ou compétences, est cruciale pour que la transition écologique puisse devenir l’affaire de toute une structure. L’existence de temps collectifs spécifiques et/ou de groupes de travail mobilisant différents services (dans et hors de la bibliothèque) est une autre condition de cette dynamique. Si dans bien des cas l’engagement individuel a pu précéder la mise en mouvement collective, il n’en reste pas moins qu’un bon ancrage repose sur la détermination ou sur l’appui des directions d’établissements, concernées au premier chef par les enjeux du management responsable et participatif. 
  • l’ancrage territorial et les partenariats avec d’autres acteurs locaux : associations environnementales (p.ex. Vergers urbains, Biotope Festival, LPO…), acteurs de l’ESS (p.ex. Insercoop, Activ’18, recycleries…), collaboration avec les services municipaux (déchets, espaces verts, développement durable…), ou encore mobilisation des compétences locales (apiculteurs, jardiniers, artisans…). La structuration en réseaux des bibliothèques constitue en tant que telle un levier et favorise l’échange des outils et des pratiques (navettes documentaires, systèmes d’information, autres outils de mutualisation notamment dans le cas des médiathèques départementales). Last but not least, chaque usager est un acteur local vert en puissance : projets d’établissements ou actions culturelles construites avec la participation des habitants nous le rappelle, les usagers sont à la fois les meilleurs ambassadeurs et contributeurs des bibliothèques vertes. 
  • les opportunités liées aux projets structurants : constructions et rénovations énergétiques de parcs bâtimentaires (par exemple : BULAC), hors-les-murs végétalisés ou végétalisables, et plus généralement toute occasion de repenser globalement l’organisation générale et les usages (déménagements, refontes d’organigrammes, renouvellements des outillages techniques). Certains projets plus spécifiquement verts peuvent agir comme des déclencheurs à plus grande échelle (programmations culturelles fédératrices, lancement d’une grainothèque, d’un fablab, d’un jardin partagé…).

… mais aussi des freins à la décision

D’une manière assez attendue dans le cadre d’un plaidoyer, les freins et points de difficulté sont moins facilement ressortis au fil des témoignages. Ils font pourtant partie des sources d’enseignements majeures et mériteraient une étude plus approfondie à eux seuls. 

A ce stade et à la lumière des cas plus amplement analysés, retenons notamment : 

  • les contraintes budgétaires et matérielles : les risques liés à la perception d’une écologie « coûteuse » ont émaillé les témoignages, à l’heure où bien des arbitrages budgétaires se montrent davantage défavorables aux priorités écologiques et à certains investissements de long terme (bâtiments difficiles à rénover ou à adapter, problématiques liées au cadre des marchés publics ou à l’externalisation de services). En parallèle, et parfois à cause de cela, les exemples de frugalité créative sont nombreux. Le manque de moyens peut se traduire à tous les niveaux des leviers précédemment énoncés (postes dédiés, temps nécessaires aux équipes pour une adaptation structurelle et a fortiori pour mener des projets supplémentaires, difficultés à trouver des acteurs locaux adaptés…). 
  • les résistances culturelles et professionnelles : s’il est évident qu’on n’infléchit pas du jour au lendemain des décennies de pratiques professionnelles standardisées (plastification systématique par exemple), il est encore plus important d’anticiper les craintes liées à l’éthos professionnel (peur de voir les collections se détériorer, inquiétudes sur la réaction des usagers), y compris en instaurant une médiation spécifique (ex. de Villeurbanne). Les croyances limitantes ne sont pas propres au métier de bibliothécaire (« on n’en fait pas assez pour communiquer dessus », « notre structure est trop petite pour générer de l’impact », « ce n’est pas notre rôle »…), mais certaines tensions entre missions le sont davantage : entre conservation/renouvellement des collections et écologie, entre accessibilité/accueil et sobriété (horaires d’ouverture, chauffage…), ou encore entre gratuité et incitation à prendre soin (documents non couverts). Paradoxalement, certains freins peuvent naître chez les plus conscients, sous la forme de charges mentales éco-anxieuses (sentiment d’impuissance face à l’ampleur des enjeux, risques de surcharge voire de burn-out pour des référents restant trop esseulés dans leurs messages), que la célébration des petites avancées (et cette campagne a aussi cette vocation) peut venir désamorcer. 
  • les difficultés organisationnelles et de gouvernance: il ne s’agit pas ici de redire l’importance des documents-cadres intégrant la transition écologique (et par conséquence les effets négatifs de leur absence), mais d’alerter sur les risques liés à la dispersion, au délayage ou à la non-priorisation des initiatives (même si leur agrégation peut composer une mosaïque cohérente, et y compris lorsque les cadrages existent). Le manque de points intermédiaires réguliers ou d’outils de suivi/évaluation (en lien avec des problèmes plus généraux de cloisonnements entre services ou acteurs) ne peut qu’aggraver de tels risques. Les difficultés de coordination et de communication au-delà d’un certain cercle, ou au-delà d’un certain degré de complexité dans les réseaux d’acteurs, ne peuvent être niés, et touche tout particulièrement les objectifs et actions mélioratives en matière écologique. Au-delà des chaînes décisionnelles plus ou moins longues, la question de la dépendance aux acteurs externes comme handicap dans des dynamiques de changements est peut-être plus sensible dans le monde des bibliothèques que dans d’autres secteurs (prérogatives des services techniques sur le bâtiment, marchés publics transversaux et externalisations limitant les décisions et marges de manœuvre au niveau local…). 
  • les limites de l’adhésion des publics. La difficile équation entre empreinte environnementale et volonté de « progression » en termes de services, d’équipements, de réponses à des souhaits venant des décideurs ou des usagers, reste une problématique permanente. Vis-à-vis des usagers, un temps est toujours nécessaire pour adopter de nouvelles pratiques, tandis que les messages environnementaux ne peuvent et ne doivent pas constituer le seul angle d’approche. L’écologie n’a pas lieu d’être systématiquement invoquée ou même évoquée (d’autant moins une fois qu’elle est devenue un fondement), au risque de braquer, d’être perçus comme moralisateur, ou de susciter de nouvelles formes d’exclusions. L’essoufflement de certaines initiatives, passé l’effet de nouveauté, est une difficulté maintes fois pointée : elle vient finalement interpeller la capacité des professionnels à renouveler les formats et les propositions. 

Conclusion

En rappelant la citation de Cicéron déjà évoquée dans l’un des précédents articles (« si vous possédez une bibliothèque et un jardin, vous avez tout ce qu’il vous faut »), ce billet conclusif est l’occasion d’adresser remerciements et congratulations aux plus de 100 bibliothèques qui ont répondu à l’enquête liée au plaidoyer « Bibliothèques actrices de la transition écologique », ainsi qu’aux 12 établissements qui ont accepté de témoigner de la grande richesse des possibles. Les bibliothèques ont déjà beaucoup des ressources nécessaires : l’enjeu est de valoriser, relier, amplifier ce qui existe, pour généraliser une transition qui a déjà bien cours. Chaque bibliothèque, quelles que soient ses forces et sa taille, peut contribuer à son échelle, sans impératif de perfection ni de comparaison. 

Ainsi la visibilisation n’est pas accessoire mais essentielle pour légitimer, inspirer, mobiliser et pérenniser. Elle est la nécessaire compagne de la progressivité et de la cohérence souhaitables dans les actions socio-environnementales assurées par chaque structure, en adaptant la communication aux différents publics et en misant sur une forme d’incarnation dans la durée (qui fonctionnera toujours mieux que la transposition de discours institutionnels ou technocratiques). En revanche, elle ne doit pas tomber dans l’écueil du portage fragile de l’écologie comme « supplément d’âme » (synonyme de missions et tâches seulement supplémentaires).

Peut-on imaginer une généralisation de ces exemples des « bibliothèques vertes » ? Entre les leviers et les freins susmentionnés, il n’existe pas de solution universelle mais des principes d’action identifiables, adaptables à chaque contexte. L’horizon actuel serait de dépasser le stade de l’innovation, de la captation d’attention par l’exceptionnel, pour aller vers un fondement écologique permanent dans nos actions, une intégration systématique des dimensions socio-environnementales dans tous les projets et, en amont de cela, dans tous les cadrages qui fondent chaque projet.

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