Désherbage et questions environnementales

La commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) vous propose aujourd’hui un billet, rédigé par Sophie Bobet, en lien avec Elisabeth Arquier Chauvin, sur le désherbage et les questions environnementales que rencontre cet enjeu de politique documentaire en bibliothèque.

Longtemps considérée comme un secteur culturel relativement épargné par les enjeux climatiques, la filière du livre se retrouve désormais au cœur des préoccupations environnementales. Les études menées ces dernières années montrent en effet que la production, l’impression et le transport des ouvrages constituent une part importante de l’empreinte carbone du secteur culturel. Dans un contexte où la France s’est engagée à réduire drastiquement ses émissions de gaz à effet de serre, les bibliothèques, bien qu’elles ne soient qu’un maillon de la chaîne du livre, doivent repenser leurs pratiques documentaires, dans un écosystème où les décisions des éditeurs, des imprimeurs, des libraires et des entreprises de réemploi influencent directement leurs marges de manœuvre. Les bibliothèques disposent de leviers d’action et doivent intégrer ces enjeux dans leurs politiques documentaires, en repensant les pratiques d’acquisition, de gestion des stocks et de désherbage.

Il s’agit ainsi aujourd’hui de penser l’ensemble du cycle de vie des documents, de leur entrée à leur sortie des collections, en passant par leur usage.


Entre surproduction éditoriale et « bibliodiversité », comment repenser les choix documentaires

La surproduction éditoriale est devenue un phénomène structurel. Le nombre de titres publiés chaque année ne cesse d’augmenter, les flux logistiques s’intensifient et la filière dépend fortement des énergies fossiles. Cette dynamique repose sur un modèle économique qui favorise la nouveauté permanente, les mises en avant rapides et les retours massifs. Elle entraîne une forte consommation de papier, d’énergie, de transports et de ressources, et contribue à la vulnérabilité du secteur face aux crises climatiques et énergétiques.

Dans ce contexte, les bibliothèques ne peuvent plus se contenter de considérer que le simple fait de prêter des livres suffit à compenser l’impact écologique de leur production. La question de l’acquisition devient centrale :

  • Faut il continuer à acheter autant ?
  • Faut il privilégier certains types de documents ?
  • Comment concilier diversité éditoriale et sobriété ?

La crise économique, qui réduit les budgets, pousse déjà à une forme de sobriété contrainte. Mais cette contrainte peut devenir une opportunité pour repenser les pratiques :

  • Plutôt que de chercher à suivre l’intégralité de la production éditoriale, des bibliothèques choisissent de se concentrer sur des documents jugés plus pérennes, plus en adéquation avec les besoins de leurs publics, ou plus cohérents avec leur projet d’établissement. L’idée n’est plus de tout couvrir, mais de mieux cibler.
  • D’autres préfèrent réduire le nombre d’exemplaires achetés, en s’appuyant davantage sur la mutualisation des ressources documentaires à l’échelle d’un territoire. Les réseaux de lecture publique et les bibliothèques départementales jouent ici un rôle essentiel : en coordonnant les acquisitions et en faisant circuler les collections, elles évitent la constitution de stocks redondants qui finiront tôt ou tard au pilon.
  • Les circuits courts offrent une autre piste d’action. En réservant une partie de leurs achats à l’édition régionale, les bibliothèques soutiennent la création locale tout en réduisant les distances parcourues par les livres. Le choix des éditeurs et des imprimeurs peut lui aussi intégrer des critères environnementaux. Certaines maisons d’édition s’engagent dans des démarches d’éco conception, en travaillant sur la qualité des papiers, la réduction des encres polluantes, l’optimisation des formats ou la transparence sur le coût carbone de leurs ouvrages. Les bibliothèques peuvent décider de soutenir ces acteurs en les intégrant prioritairement dans leurs sélections, tout en restant attentives à la bibliodiversité.
  • Des acteurs de l’interprofession de la filière livre, comme les agences régionales du livre, proposent des chartes pour l’écologie du livre qui invitent les bibliothèques, les éditeurs, les libraires et les collectivités à adopter des indicateurs communs et à documenter précisément les filières de sortie des documents. Cette approche globale permet de mieux comprendre l’impact de chaque étape du cycle de vie du livre et de prendre en considération le circuit réel d’élimination des documents et son impact environnemental.

Mesurer l’impact environnemental : du bilan carbone à la gestion des espaces

Pour agir efficacement, les bibliothèques doivent d’abord mesurer leur impact environnemental. Plusieurs études et initiatives ont été lancées pour quantifier les émissions carbones des établissements de lecture publique, en terme de bâtiment, de collections et de déplacements. Ces travaux montrent que le stockage des documents représente une part importante de l’empreinte carbone d’une bibliothèque. Les bâtiments doivent être chauffés, éclairés, entretenus ; les rayonnages, les mobiliers et les équipements doivent être fabriqués, transportés et renouvelés. L’immobilisation de grandes quantités de documents a ainsi un coût environnemental non négligeable.

Une étude menée par le Région Grand Est propose un indicateur de référence : environ 90 kg équivalent CO₂ par mètre carré pour une bibliothèque. Ce chiffre inclut l’ensemble des activités liées aux collections, du stockage au désherbage. Il invite à s’interroger sur la pertinence de maintenir des stocks importants, notamment pour des documents peu ou plus utilisés. La question du désherbage se pose alors dans une perspective nouvelle. Jusqu’ici, il était principalement envisagé sous l’angle de la gestion des espaces, de la lisibilité des collections et de l’actualisation des fonds. Désormais, il doit aussi être pensé en termes d’impact environnemental. Le désherbage génère des flux de documents sortants, qui doivent être triés, transportés, éventuellement revendus, donnés ou recyclés. Chaque étape a un coût écologique, qu’il s’agisse de l’utilisation de cartons, de l’organisation de transports ou de la gestion des déchets.

Comment distinguer alors l’empreinte carbone liée au maintien des stocks d’une part, et celle des opérations de désherbage et de seconde vie des documents d’autre part ? Pour orienter leurs choix en matière de gestion responsable de leurs collections, les bibliothèques doivent mieux comprendre la répartition de ces impacts.

L’exemple du système de management environnemental mis en place par la médiathèque de la Canopée atteste de cette approche innovante dans les bibliothèques. En 2020, une analyse environnementale des activités bibliothéconomiques est réalisée. Classée en 5 catégories (achats, traitement, communication, services aux usagers, maintenance), elle vise à établir un diagnostic de son impact environnemental.
Pour le cycle « Traitement du livre », chaque action réalisée par les bibliothécaires est évaluée (Application du tampon, puces RFID, code-barres = consommation de matières premières = risque d’épuisement des ressources ; Conception des cotes = utilisation de l’électricité = épuisement des ressources en matière première) et associée à une note finale de criticité prenant en compte les « aspects environnementaux » et les « impacts associés ».
Les activités obtenant les notes les plus importantes sont alors considérées comme ayant les impacts environnementaux les plus significatifs et deviennent prioritaires dans le plan d’action.

C’est le cas de la plastification des documents et c’est donc sur cet aspect que les bibliothécaires doivent agir. Longtemps considérée comme indispensable pour prolonger la durée de vie des ouvrages, elle apparaît désormais comme un geste coûteux sur le plan écologique, qui complique le recyclage, augmente le volume de déchets plastiques et nécessite des matériaux issus de l’industrie pétrochimique. En adoptant des chartes d’équipement allégé, en renonçant à couvrir certains types de documents ou en choisissant des matériaux plus facilement recyclables, les bibliothèques peuvent agir sur leur empreinte environnementale globale.

D’autres établissements comme la bibliothèque universitaire d’Angers ont choisi de transformer radicalement leur rapport aux collections. En adoptant une logique de flux plutôt que de stock, ils limitent le nombre d’exemplaires conservés, sauf pour ceux présentant un intérêt patrimonial ou scientifique particulier, et privilégient le prêt entre bibliothèques. Cette approche suppose un désherbage régulier, intégré dès l’acquisition, et une réflexion approfondie sur la durée de vie attendue des documents. Elle s’accompagne souvent d’un travail étroit avec les enseignants, les chercheurs ou les usagers pour ajuster les collections aux besoins réels. Cette logique de flux permet de limiter les besoins en stockage et d’éviter la construction de nouveaux espaces, qui auraient eux mêmes un impact environnemental important.

Repenser le désherbage dès le début de la chaîne de traitement du document devient donc un point de vigilance important et un enjeu environnemental dans nos pratiques professionnelles. Si on ne peut éliminer complètement les déchets en bibliothèques, en revanche on peut les réduire en achetant autrement, et en favorisant le réemploi et la seconde vie.

Les entreprises de l’économie sociale et solidaire : une fausse bonne idée ?

Lorsque les documents sortent des collections, se pose la question de leur devenir. Pendant longtemps, le pilon a été la solution la plus courante, même si elle était parfois mal comprise ou mal acceptée par le public. Face aux volumes importants de documents désherbés et avec la montée des préoccupations environnementales, de nouvelles pratiques se sont développées, notamment le recours à des entreprises de l’économie sociale et solidaire, spécialisées dans la collecte et la revente de livres d’occasion.

Ces entreprises se qualifient comme des acteurs de l’économie circulaire. Elles collectent gratuitement les ouvrages auprès des bibliothèques, des particuliers ou des institutions, les trient, les mettent en vente sur des plateformes en ligne ou les orientent vers des filières de recyclage. Elles mettent en avant des objectifs de réinsertion professionnelle, de lutte contre le gaspillage et de promotion de la lecture. Le discours est séduisant et de nombreuses bibliothèques y voient une solution simple et légale pour gérer leurs stocks de documents désherbés.

Si le modèle semble vertueux, il présente néanmoins certaines limites :

  • La logistique nécessaire à la collecte, au tri, au stockage et à l’expédition des livres est lourde et génère des émissions de gaz à effet de serre significatives. Les ouvrages sont transportés sur de longues distances, parfois plusieurs fois, entre les points de collecte, les entrepôts et les lieux de vente. Les emballages utilisés pour les envois, souvent surdimensionnés, augmentent la quantité de déchets. Les technologies numériques mobilisées pour gérer les stocks, les prix et les ventes ont également une empreinte environnementale, liée aux serveurs, aux data centers et aux infrastructures de réseau.
  • Le tri algorithmique, utilisé pour déterminer la valeur marchande des ouvrages, pose également question. En privilégiant les titres les plus recherchés, au détriment des ouvrages moins connus ou moins demandés, il risque d’uniformiser l’offre et de réduire la diversité des livres remis en circulation. Une part importante des ouvrages collectés, parfois jusqu’à la moitié, finit recyclée, faute de débouchés commerciaux. Or le recyclage du papier, bien qu’indispensable, consomme de l’énergie et ne peut être répété indéfiniment.
  • Les impacts économiques de ce modèle ne sont pas neutres. Les auteurs ne perçoivent aucun revenu sur la revente de leurs ouvrages, tandis que les librairies d’occasion indépendantes peinent à rivaliser avec les plateformes en ligne. La facilité d’achat et les prix bas encouragent une forme de surconsommation, bien éloignée des objectifs de sobriété.

Face à ces paradoxes, les bibliothèques explorent d’autres pistes :

  • Le don interne au réseau, par exemple, permet de redistribuer les documents désherbés vers d’autres établissements qui en ont besoin.
  • Les partenariats avec des écoles, des associations, des centres sociaux, des structures culturelles ou des lieux de détention offrent des débouchés de proximité. Ces circuits courts limitent les transports, renforcent le lien avec le territoire et s’inscrivent dans une logique de solidarité, de proximité et de responsabilité.

Recycler les documents : la question des supports

Lorsque le réemploi n’est pas possible, le recyclage devient la solution privilégiée. Mais recycler un document n’est pas un geste simple ni automatique. Pour qu’un livre puisse être intégré dans la filière de recyclage du papier, il doit être préparé. La couverture plastifiée doit être retirée, les puces RFID doivent être enlevées, les codes barres et les étiquettes doivent être supprimés. Ce travail, souvent manuel, demande du temps et une organisation rigoureuse.

Les bibliothèques qui ont renoncé à la plastification ou qui ont adopté des équipements allégés facilitent grandement ce processus. En limitant l’usage de matériaux non recyclables, elles réduisent la quantité de déchets ultimes et simplifient la préparation des documents pour le recyclage. Certaines ont élaboré des procédures détaillées pour encadrer ces opérations, en précisant les étapes à suivre, les outils à utiliser et les filières à mobiliser.

Les puces RFID, qui se sont largement répandues dans les bibliothèques pour faciliter la gestion des prêts et des retours, posent un défi particulier. Composées de matériaux électroniques, elles ne peuvent pas être recyclées avec le papier. Elles doivent être retirées et orientées vers des filières spécifiques de traitement des déchets d’équipements électriques et électroniques. Certaines bibliothèques ont mis en place des systèmes de récupération et de réutilisation de ces puces, lorsque leur état le permet.

Les autres supports documentaires, comme les CD et les DVD, soulèvent des difficultés encore plus grandes. Composés principalement de polycarbonate, ils ne disposent pas de filière nationale de valorisation. Leur dégradation est extrêmement lente, et leur recyclage nécessite des procédés industriels complexes. De plus, les droits liés aux DVD empêchent souvent leur revente ou leur don, ce qui limite les possibilités de réemploi. Le déséquipement, qui consisterait à retirer les boîtiers, les étiquettes ou les dispositifs antivol, est très chronophage et peu réaliste à grande échelle.

Face à ces obstacles, certaines bibliothèques choisissent de limiter leurs acquisitions de supports physiques non recyclables, ou de privilégier d’autres formes d’accès aux contenus, comme le numérique. Mais cette solution n’est pas exempte de questions, car les ressources numériques ont elles aussi une empreinte environnementale, liée aux serveurs, aux réseaux et aux terminaux utilisés.


Eléments de conclusion : vers une politique documentaire plus sobre et plus responsable

La prise en compte de l’impact environnemental transforme en profondeur la manière dont les bibliothèques conçoivent leur politique documentaire. Il ne s’agit plus seulement de constituer, d’enrichir et de valoriser des collections, mais de penser l’ensemble du cycle de vie des documents.

Acquérir autrement, en privilégiant la qualité plutôt que la quantité, en soutenant les circuits courts et les éditeurs engagés, en limitant les équipements non recyclables, constitue un premier levier. Mesurer l’impact environnemental, à travers des bilans carbones ou des analyses détaillées des pratiques, permet de cibler les actions les plus pertinentes. Repenser le désherbage, non plus comme une simple opération de gestion des espaces, mais comme un moment clé de la responsabilité environnementale, ouvre de nouvelles perspectives.

Le réemploi local, les partenariats territoriaux, les circuits courts de don et de redistribution offrent des alternatives plus sobres aux grandes filières industrielles de revente et de recyclage. Le recyclage, lorsqu’il est nécessaire, doit être préparé avec soin, en tenant compte des spécificités de chaque support.

En engageant ces transformations, les bibliothèques peuvent devenir des actrices à part entière de la transition écologique. Elles montrent qu’il est possible de concilier mission culturelle et responsabilité environnementale, et que la sobriété documentaire n’est pas synonyme de renoncement, mais de cohérence et de sens.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *