La commission Bibliothèques Vertes de l’Association des Bibliothécaires de France (ABF) poursuit son éclairage des enjeux de transition écologique pour les collections et l’offre de service en direction des publics jeunesse à travers un nouveau focus sur un travail bibliographique réalisé par le Centre national de la littérature pour la jeunesse, intitulé Ecologie et défense de l’environnement dans la littérature pour la jeunesse.
Nous donnons ainsi aujourd’hui la parole à Virginie Meyer, chargée de formation au Centre national de la littérature pour la jeunesse (CNLJ) et responsable de la rubrique « Livres documentaires » de La Revue des livres pour enfants*, qui nous présente ce travail de sélection documentaire et nous en propose une lecture, nourrie d’une veille attentive sur la production éditoriale récente dans ce domaine.
*Destinée aux professionnels du livre et de la lecture pour la jeunesse, La Revue des livres pour enfants propose des outils pour se repérer dans une production éditoriale foisonnante (chaque numéro publie entre 200 et 300 analyses critiques des nouveautés).
Une bibliographie sélective
La littérature pour la jeunesse est « le miroir d’une époque et des discours qui la traversent », écrit Florence Gaiotti dans « La vaste constellation du vivant : la littérature de jeunesse du point de vue de l’animal » (NVL : la revue, juin 2022, n°232, dossier « Considérons les animaux », p. 4). Ainsi, les alertes sur le changement climatique et l’extinction de masse ont fait l’objet d’innombrables objets culturels (films, livres, documentaires audiovisuels, podcasts, etc.) et l’édition pour la jeunesse se fait l’écho de ces préoccupations : elle incite le jeune public à interroger ses certitudes et à faire évoluer son regard.
Le Centre national de la littérature pour la jeunesse propose la bibliographie sélective suivante pour donner des repères dans la vaste « écolothèque » pour la jeunesse (3-18 ans) qui a émergé ces dernières années.
Ce corpus a été rassemblé pour accompagner le dossier de La Revue des livres pour enfants intitulé « Que peut-on pour la nature ? » (n°336, juillet 2024, dont nous reproduisons la couverture ci-dessous), et les stages de formation continue « La bibliothèque verte des enfants : littérature, médiation et écologie » (novembre 2024, octobre 2025).

La nature en danger, une préoccupation ancienne
A mesure que les scientifiques et le grand public prenaient conscience des menaces qui pesaient sur l’environnement, la production pour la jeunesse a relayé ces inquiétudes
- En 1974, au moment où René Dumont est candidat à l’élection présidentielle, paraît La pollution qu’est-ce que c’est ? (Flammarion).
- Dans les années 1990, à la suite du Sommet de la Terre de Rio de 1992, plusieurs collections documentaires évoquent la couche d’ozone, les déchets toxiques et nucléaires, les pluies acides ou la pollution des océans.
- Dans les années 2000-2010, la maison Rue du monde traite avec volontarisme ces problématiques, avec des titres accrocheurs comme Le grand livre pour sauver la planète ou Le gorille et l’orchidée : il faut sauver la biodiversité ! De façon plus générale, les livres pour la jeunesse dédiés à la faune et à la flore consacraient de longue date des chapitres aux menaces pesant sur les milieux naturels.
La « vague verte » des années 2010-2020
L’édition jeunesse n’a donc pas attendu l’écho médiatique donné aux rapports du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) pour aborder les enjeux de protection de la nature, mais le tournant des années 2010-2020 a été marqué par une véritable « vague verte ».
En décembre 2020, la revue Citrouille des librairies spécialisées jeunesse s’interrogeait : « Les livres jeunesse sauveront-ils la planète ? », constatant avec malice que les livres sur l’écologie fleurissaient « comme des coquelicots dans une prairie sans pesticides ». Ce qui est nouveau à ce moment-là, c’est le caractère massif de la production dans ce domaine, et la diversité des formes proposées : atlas, livre de recettes, album et bande dessinée (documentaire ou non), biographie, recueil de poésie, livre d’activité sur la permaculture ou le recyclage, romans… Il y en a pour tous les âges, du cartonné sur les écogestes pour les tout-petits à la bande dessinée ado-adulte, comme Le monde sans fin qui a dépassé le million d’exemplaires vendus.
La période a été marquée par l’apparition de discours éditoriaux mettant l’accent sur une production plus responsable (impression locale, papiers certifiés et recyclés, encres végétales…), mais peu de collections ont perduré. Le label Yliga a été conçu par les éditions de La Martinière et Delachaux & Niestlé comme « une marque de fabrique et de traçabilité d’ouvrages édités de façon la plus respectueuse possible de l’environnement ». Certains éditeurs se sont également lancés dans des co-éditions avec des associations, comme la collection « Mon cahier d’observation et d’activités » (2017-2024) chez Nathan avec l’association Colibris. Des éditeurs anciens (Plume de carotte) ou plus récents (La Cabane bleue) se sont particulièrement attachés à ces enjeux.
La figure de Greta Thunberg, cette enfant qui interpelle les adultes, a souvent symbolisé cette lutte pour la défense de la nature. Une véritable « Gretamania » s’est emparée de la presse jeunesse en 2018-2019 puis de l’édition jeunesse, avec pas moins de six biographies parues en 2020. La jeune fille est véritablement devenue une icône médiatique : de nombreuses couvertures se sont appuyées sur des détails significatifs de sa silhouette (le ciré jaune, les tresses) et elle a été propulsée comme représentante de sa génération dans Biographies visuelles : de Cléopâtre et Confucius à Mbappé et Greta Thunberg.
Ce « corpus vert » pour la jeunesse peut être appréhendé comme une fusée à plusieurs étages – même si cette métaphore est bien peu écologique – qui suivrait en partie une progression en âge, qu’on peut également traduire en trois catégories :
- Donner à voir
- Donner à comprendre
- Donner envie d’agir
Donner à voir
La première catégorie, « donner à voir », repose sur une pédagogie de l’émerveillement : il s’agit de mettre à l’honneur une nature qui émerveille, mais aussi qui protège et qui sauve. Les créateurs donnent à voir les paysages du quotidien, la poésie et la beauté du monde qui nous entoure.
L’écureuil qui a vite rejoint le bois
Jean-Christophe Ribeyre dans Des oiseaux plein la voix, Éditions L’Ail des ours – Collection Graines d’ours
était simplement venu te redire
toute la beauté
d’être au monde
ce matin
« Quand je pense à tout ce qui se passe dans ma rue… […] Quand je suis avec toi, le monde paraît si vivant ! / C’est parce qu’il l’est ! Il suffit d’être attentif ! » : dans la bande dessinée Le murmure des sous-bois pleine de silences et de sensations, une adolescente réussit à sortir sa mère de la tristesse du deuil, grâce à l’observation patiente de la nature.
Certains créateurs tirent parti des pouvoirs de l’objet-livre et apportent une dimension ludique et interactive à la lecture. Des livres animés via des pop-up ou des flaps (Dans la forêt du paresseux, Enfin libres) donnent à l’enfant lecteur le pouvoir de lutter contre la déforestation ou de libérer des animaux de leur captivité. Dans la collection « Suis du doigt » chez La Cabane bleue, le jeune lecteur est invité à choisir son parcours sur la page en suivant des pointillés figurant les déambulations d’un animal : le parcours de l’abeille s’arrête parfois funestement dans un champ où un tracteur est en train de pulvériser des insecticides.
D’autres artistes vont jusqu’à intégrer la nature dans le processus de création. Sara Cheveau dans Nuit de chance utilise des fusains fabriqués avec différentes essences de bois, Juli Litkei dans Chut, ça pousse des pigments issus de matières naturelles.
Donner à comprendre
Au-delà du « simple » émerveillement, regarder les mécanismes à l’œuvre : nombreux sont les auteurs qui tentent de fournir des explications sur les phénomènes complexes à l’œuvre, sans pour autant renoncer à l’émotion. En littérature pour la jeunesse, transmission des connaissances et plaisir du récit sont bien souvent très imbriqués.
– Rien que du verre, de l’acier et du béton. Où sont les arbres ? […] A quoi sert un arbre ? […] Vous ne savez pas ?
Alexandre Chardin, Magie verte contre magie grise
– Si, bien-sûr que si, dit le costumé au crâne dégarni. Ils servent à… à grimper ! dit-il, exalté, à faire de la balançoire, à… à porter les petits oiseaux…
– Vous êtes d’une naïveté consternante, déclare ma sœur. Les arbres stockent le carbone, permettent aux eaux fluviales de pénétrer dans la terre et participent à la biodiversité. Or je ne vois aucun arbre sur votre plan. Ni terre, ni herbe. Votre plan aurait été moderne il y a cinquante ans. Vous pouvez remballer.
En jeunesse comme en littérature générale, notre époque repense largement la place de l’homme au sein du vivant, comme l’illustre cette citation placée en exergue issue de cet ouvrage :

La partie la plus visible de cette évolution concerne sans doute la question des relations entre humains et animaux. Les livres sur les animaux ont toujours existé, ils constituent une forme de valeur refuge, mais quelques propositions récentes viennent interroger leurs liens avec les humains et cette cohabitation. Sentience animale et intelligence non humaine, symbiose entre humains et microorganismes du microbiote, réintroduction d’espèces sauvage comme les loups à Yellowstone, biomimétisme sont quelques-unes des thématiques qui ont émergé récemment dans les livres documentaires. Avec ses interactions texte/image, le livre pour la jeunesse offre de nombreuses possibilités aux jeunes lecteurs de s’interroger sur leurs certitudes.
- L’ouvrage Animaux & humains interroge de façon très originale les relations entre les deux univers, puisque chaque double page est découpée en bandes verticales présentant une facette de ce lien. Pour certaines espèces, la dénonciation est clairement exprimée dans les images : l’éléphant est identifié à un massacre (un amoncellement de défenses), le lapin à un test (pour des produits cosmétiques), l’orque à une prison (dans le bassin d’un parc d’attraction), la vache à une usine (la traite industrielle)… Ce pêle-mêle d’une grande richesse nous incite à questionner de façon plus profonde qu’il n’y paraît nos comportements et nos jugements.
- Dans l’album Les horizons sauvages, tout est encore une question de regard. Au fur et à mesure du récit, le lecteur comprend que c’est le singe qui raconte sa capture par les hommes et son aventure « chez les sauvages » : « dépourvues de poils et de plumes, leurs carapaces molles flottaient légèrement au vent et paraissaient fragiles ».
- Le roman Krok est le récit plein d’humour d’une amitié entre un jeune circassien et son tigre élevés ensemble, qui interroge notre rapport au sauvage : « Je me rendais compte à quel point la sauvagerie de Krok avait été aménagée et bafouée pour le faire vivre comme on l’avait fait vivre. J’ai compris qu’il était plus heureux ici ou en liberté comme maintenant dans la forêt que dans sa caravane prison ».



Dorénavant, c’est le regard même des humains sur le vivant qui est interrogé. De façon très schématique, on pourrait dire qu’on passe de la notion de nature à la notion de vivant, en remettant en cause l’anthropocentrisme.
- Sauvage ? offre une belle occasion de s’interroger sur cette notion. Les auteurs consacrent un chapitre à la nature sauvage, que les Occidentaux ont tour à tour redoutée, domptée ou exploitée. Le livre est une invitation à porter sur elle un autre regard, afin de la protéger. Cette notion de regard est superbement mise en scène à l’intérieur de l’objet-livre par une série de découpes qui pointent vers un détail sur un grand panorama.
- Avec un titre également à la forme interrogative, La nature, c’est quoi ? : 10 manières de voir les relations entre les humains et le monde vivant nous invite lui aussi à réfléchir au concept de nature, dans les pas de la pensée de Philippe Descola. Cette notion inventée en Occident sépare radicalement les humains (qui seraient seuls dotés d’une intériorité) et le monde vivant. L’ouvrage propose un voyage à travers le temps et l’espace, pour envisager des points de vue religieux, scientifiques, culturels et économiques qui ont évolué.
- Si les titres incluant le mot nature restent fréquents, le terme de vivant est de plus en plus souvent employé, comme dans Vivant ! ou À la rencontre du vivant : le grand livre de la biodiversité.


Les dangers pesant sur la planète et l’Humanité peuvent être regroupés en quatre thèmes :
- le recul de la biodiversité
- le changement climatique
- les déchets
- les émissions de gaz à effet de serre
Biodiversité
Les livres documentaires pour la jeunesse ont toujours fait la part belle aux espèces animales, incluant dans les ouvrages de zoologie des chapitres concernant le braconnage, le recul de leur habitat sauvage, etc. De nombreux titres récents viennent souligner la notion de protection et d’urgence, en lien avec la menace d’extinction de masse : Avis de recherche : 50 animaux en danger à retrouver et à protéger, Extinction : imagier des espèces animales récemment disparues, Oiseaux : des alliés à protéger… Quelques animaux, du plus petit des insectes pollinisateurs au plus imposant des mammifères, comme l’ours polaire sur sa banquise, deviennent en quelque sorte des stars de la biodiversité, pour provoquer chez les enfants un sursaut de sympathie.
La fiction n’est pas en reste pour alerter subtilement sur les dangers. Dans l’album La chambre de Warren, de nombreuses espèces trouvent refuge chez un petit garçon face à une nature qui se dérègle. En lointain cousin de Max et les maximonstres, c’est par le rêve et la fantaisie qu’il répond au désastre causé par les adultes. La bande dessinée Les merveilles met en scène sur un mode enfantin un monde aride où il ne pleut plus en raison de la disparition de la vie végétale, détruite sans vergogne par les responsables politiques. Des lutins tentent de combattre cette folie prédatrice en plantant des petites boules lumineuses qui s’épanouissent en plantes : efforts systématiquement contrecarrés par une armée de pyromanes commandités par les dirigeants se réjouissant de la bonne santé économique de leur pays.



Climat
Le climat n’est pas non plus un sujet nouveau, mais dans les années 2020, les angles d’attaque se sont multipliés pour permettre au jeune public d’appréhender les phénomènes complexes du changement climatique à l’échelle planétaire : L’extraordinaire machine du climat, Des palmiers au pôle Nord ? : la drôle d’histoire du changement climatique, Urgence climatique : il est encore temps ! Dans l’album russe Madame Léopard, ce sont l’humour et la fantaisie qui permettent de questionner nos pratiques de déplacement (bus, voiture, vélo).



Déchets
La multiplication des déchets et du plastique est peut-être le sujet le plus récent. Il s’agit tout d’abord de mieux comprendre les processus menant à cette prolifération donnant lieu à une pollution plus ou moins visible, mais aussi de trouver des astuces pour agir à hauteur d’enfant, en privilégiant un parti pris ludique, notamment du côté des livres d’activité qui proposent des « missions anti-plastique » et « zéro-déchet ». Quelques ouvrages se distinguent par leur approche particulièrement fine. Les déchets viennent troubler la paix de l’ours Ö pas pressé d’hiberner et faire taire les animaux puis les enfants dans l’album portugais La révolte. Dans l’album documentaire coréen Sur mon île, le point de vue est celui d’un oiseau marin qui nous présente son habitat et les espèces animales avec lesquelles il le partage. Au fur et à mesure d’un récit illustré avec délicatesse, on comprend que son île, c’est ce « 7e continent » formé par tous les déchets qui s’agglutinent dans l’océan Pacifique. Ce dévoilement progressif, loin d’une dénonciation tonitruante ou moralisante, fait pleinement appel à l’intelligence de l’enfant lecteur.
Emissions de gaz à effet de serre
Un nouveau sujet a émergé tout récemment, celui des émissions de gaz à effet de serre liées à nos usages numériques:
- De l’autre côté du net montre par exemple une fumée noire semblant sortir d’un smartphone, avec comme légende susceptible de parler aux adolescents : « le streaming, polluant et énergivore ».
- Dans l’album québécois Moi, c’est Tantale, c’est ce métal rare utilisé dans la fabrication des composants électroniques qui prend la parole. Dans un tour du monde glaçant (une mine au Congo, une usine puis une décharge en Chine), il rencontre des enfants exploités pour qu’un jeune occidental puisse profiter en toute insouciance de son nouveau smartphone.


Donner envie d’agir
À cet étage de la fusée, qui se fixe pour objectif de donner envie d’agir, les créateurs s’appuient sur la pédagogie de l’identification et de l’action. L’idée, pour l’enfant ou l’adolescent, est de regarder ce qui agissent pour protéger la planète et d’identifier ce qu’il ou elle peut, à son tour, faire.
– Pourquoi veux-tu faire la contre-procession ?
Catherine Zambon, Si j’étais un arbre
– Parce que c’est cool de grimper dans les arbres et de faire la une des journaux, j’ai répondu en souriant ?
– C’est tout, tu ne le fais que pour ton plaisir personnel ? […] Il faut que tu travailles ton sujet. Parce que là, ton acte de résistance, c’est plutôt le caprice d’été d’une gamine qui aura tout oublié à Noël […] C’est parce que le monde sera invivable, on n’a plus le droit de ne rien faire […]. Sois forêt, comme tu dis. Pas romantique urbaine.
La première approche est celle des écogestes à la portée des enfants et adolescents, dans l’espoir de sensibiliser plus largement les familles. Faire pousser des plantes mellifères sur son balcon, aménager son jardin pour que les petites bêtes y trouvent refuge, appliquer les principes de la permaculture dans son potager… mais aussi faire la chasse aux gaspillages dans toutes les pièces de la maison ou lutter contre la surconsommation. Le sujet qui a certainement le plus évolué ces dernières années est l’alimentation, thème intergénérationnel pour lequel les enfants ont des chances de peser sur les arbitrages familiaux (contrairement à l’isolation des logements ou le choix d’un véhicule). Les thématiques principales sont la réduction de la consommation de viande et de l’usage des pesticides (Savez-vous planter les choux ?), ainsi que la consommation locale et de saison (dans l’album documentaire La tarte aux fraises d’Albert, le personnage se tourne finalement vers la farine de sarrazin bio et les pommes). Dans la bande dessinée hilarante et vitaminée Yasmina, une jeune fille engagée part en croisade contre la malbouffe, en essayant de faire signer à ses camarades une pétition pour instaurer des cours de cuisine et de jardinage à l’école.
La littérature pour la jeunesse a pour habitude de proposer au jeune public des figures dites « inspirantes », qu’elles soient réelles ou fictives :
- Certaines personnalités ont fait l’objet de plusieurs biographies, comme Rachel Carson ou Wangari Maathai. Plusieurs galeries de portraits ont également été proposées (Des héros pour la Terre, Ces jeunes qui changent le monde, Ecologie : 40 militants engagés pour la planète, Demain la Terre, etc.).
- Du côté de la fiction, les auteurs commencent souvent sur le registre humoristique, et prennent un ton de plus en plus grave au fur et à mesure qu’ils s’adressent à des lecteurs plus âgés. Dans le Journal de ma manif, le terrain de jeu d’un groupe d’enfants est menacé par la construction d’un supermarché. Les échanges entre eux sont extrêmement savoureux, notamment lorsqu’ils cherchent le meilleur nom pour leur collectif (CRQAMSTV = Collectif de réflexion à quelle action mener pour sauver le terrain vague, bientôt rebaptisé CRCOCM = Collectif de réflexion sur Comment organiser concrètement la manifestation) ou le meilleur mode d’action : « On peut faire aussi une action activiste et lancer de la soupe sur les tableaux du musée local […] [mais] ce sont surtout les Anglais qui font ça. […] Pourquoi on ferait pas une manifestation, tout simplement. C’est moins spectaculaire mais parfois ça marche (sans pour autant mettre tout le pays à l’arrêt). Et ça c’est français ». Les collégiens belges Eddie et Noé sont quant à eux « plus chaud que le climat ». Cette bande dessinée mélange avec beaucoup de subtilité la vie quotidienne de ces ados (leurs états d’âme et premiers émois amoureux), et l’éveil de leur conscience politique, à l’occasion des marches pour le climat. Pour les plus âgés, la figure du militant qui s’enchaine dans des arbres revient à plusieurs reprises, comme dans 738 jours, Si j’étais un arbre, Le soleil est nouveau chaque jour. « Sans les arbres, c’est comme si une partie de la beauté s’en allait de la vie. C’est pour tout ça que je suis montée. » La bande dessinée L’allée des frênes met en scène une jeune agricultrice qui s’oppose à l’abattage de frênes centenaires en s’installant sur une plateforme dans les branches. Son combat est peu à peu médiatisé, des riverains la soutiennent tandis que d’autres sont fatalistes. L’alternance des cases, tantôt en pleine page pour magnifier ces arbres témoins de l’histoire du lieu et pourvoyeurs d’ombre à l’heure des canicules, tantôt en petites vignettes resserrées pour mettre en valeur la biodiversité, donne beaucoup de rythme au récit.


Changer les imaginaires : vers ma sobriété heureuse ?
L’ensemble de ces livres joue un rôle de sensibilisation à des enjeux citoyens. A travers eux, les enfants et les adolescents apprennent à s’émerveiller devant les beautés de la nature, à comprendre les mécanismes complexes qui mettent en danger la survie même de l’Humanité, et trouvent des modèles pour leur donner l’énergie de changer la société.
La littérature pour la jeunesse propose également des récits post-apocalyptiques. Le roman Après nous, les animaux débute par le récit de catastrophes naturelles effroyables (moustiques, sauterelles, mouches et cafards envahissent la surface de la Terre) et la mort de la dernière humaine. La nouvelle de science-fiction Bleu comme l’espoir met en scène des enfants envoyés dans l’espace à la recherche d’une nouvelle planète habitable. Dans le roman Le temps des ogres, la jeune héroïne fuit un monde de sécheresse où le peu d’eau restant est contrôlé par des Patrouilleurs menaçants. Ces récits offrent en définitive assez peu d’espoir quant au devenir de nos civilisations. D’ailleurs, l’écoanxiété commence elle aussi à devenir un sujet, dans des livres plus largement consacrés à la santé mentale des jeunes, comme dans Comment faire quand j’ai l’impression que tout va mal ?
La Revue des livres pour enfants n’a jamais reçu de livres pour la jeunesse relevant du climatodénialisme. En revanche, certains titres peuvent comporter une dose de techno-solutionnisme, « cette foi en l’innovation qui évite de penser le changement » [Claire Legros, « Le « solutionnisme technologique », cette foi en l’innovation qui évite de penser le changement », Le Monde, 22 mars 2023]. Un lecteur adulte averti peut parfois être agacé par un optimisme forcé et des présentations idéalisées d’un futur proche entièrement électrifié comme par magie et pourvu d’objets connectés tombés du ciel. Il ne s’agit pas de rejeter en bloc tous les livres documentaires consacrés aux avions, à la conquête spatiale et aux innovations technologiques, mais de vérifier si les problématiques environnementales sont prises en compte par les auteurs.
Les modèles alternatifs sont relativement peu nombreux. La bande dessinée ado-adulte Et soudain le futur explore le concept de décroissance dans une fiction relatant une expérience menée sur l’île de la Cité : une micro-société autonome y met en œuvre un mode de vie durable, respectueux du vivant. Elle montre que le changement doit d’abord être culturel. Changer les habitudes de consommation suppose de changer les imaginaires, pour que la possession de biens manufacturés et de produits de luxe ne soit pas le seul horizon et le seul marqueur de réussite sociale. Dans le roman pour adolescents Nous sommes l’étincelle (prix du roman d’écologie 2020), des jeunes adultes choisissent de rompre avec la société des adultes et le font savoir dans un manifeste : « Nous ne voulons pas de vos fins – ni pouvoir, ni économie – alors que tout ce qui est précieux reste inchiffrable, indéchiffrables. […] Ce qu’il nous faut, ce n’est pas cette révolution. C’est une conversion, un embranchement, un départ. […] Nous pouvons encore nous asseoir à l’écart, pour travailler à des sociétés plus modestes, liées par l’amitié […] C’est pourquoi nous faisons sécession ». Le récit qui court sur trois générations n’offre pourtant pas d’utopie apaisée (à la rupture des uns succède une dictature verte et un monde violent), mais incite le lecteur à s’interroger sur les conditions du vivre ensemble.


Pour conclure avec davantage de légèreté, et puisque la littérature pour la jeunesse ne peut laisser ses lecteurs privés d’espoir, la parole revient à l’héroïne du roman Comment j’ai (un peu) sauvé le monde, qui réussit à convaincre ses voisins d’installer un composteur dans leur résidence. Pas d’action d’éclat mais un combat mené avec toutes ses convictions :
Notre queue était digne et disciplinée : malgré ça, ça faisait furieusement penser à des pots de chambre. Nettement moins classe que les marches du Festival de Cannes à la cérémonie d’ouverture. Et même, pour tout vous dire, ça manquait de solennité. Pour inaugurer un bâtiment, on pose la première pierre ; pour un monument, on donne un coup de ciseaux dans le ruban ; pour un bateau, on brise une bouteille de champagne sur la coque. Et pour un composteur, on défile avec des seaux d’épluchures. D’un autre côté, me suis-je consolée, notre monde a besoin d’humilité plus que de grandiloquence. Après tout, s’engager, ce n’est pas faire son malin, c’est faire ce qui est nécessaire.
Sophie Chabanel, Comment j’ai (un peu) sauvé le monde


Laisser un commentaire